Rêve, mode d’emploi

Une nouvelle question passe dans ma tête en mode obsessionnel.
Depuis combien de temps n’ai-je pas fait un beau rêve ?
Il me semble que depuis des années ils sont lits d’angoisse.
Ce ne sont pas des choses extraordinaires et c’est même souvent d’une banalité déconcertante.
Par exemple il y’a deux jours j’ai annulé un rendez-vous chez le dentiste et la nuit dernière j’ai rêvé que j’étais dans son cabinet et qu’à renforts de radios il m’apprenait une maladie, dont je n’avais encore jamais entendu parler et dont le nom m’échappe.
Freud y verrait certainement une interprétation très intéressante, moi je cherche encore.
Souvent je rêve de joints, d’alcool, que j’ai recommencé tout ça. Mon inconscient s’éclate, lui.
Je me réveille et je suis content, fier de moi ou déçu de ne pas avoir un stick dans la bouche pour oublier la journée qui commence.
Mes vrais rêves sont ceux que je fais éveillé. Je fixe un point et je pars, j’arrive à perdre conscience de ce qui m’entoure. Mécanisme de défense, Sigmund serait content que je l’ai dit. Et puis la réalité finit par s’imposer, de nouveau j’entends le bruit de fond. Alors je cherche un autre point fixe à qui donner du mouvement, j’échafaude une nouvelle théorie à oublier l’heure suivante pour en trouver encore une autre.
Quand j’ai quitté mon dernier job alimentaire manuel je me disais «tu vas faire un truc qui fait marcher ton cerveau, aussi ridicule que soit ce taf, pour ne pas cogiter toute la journée ». J’ai découvert que même en faisant du télémarketing ça peut vous prendre au milieu d’une phrase commerciale répétée cent cinquante fois à un client devenue une voix qui finit par ressembler à n’importe quelle autre. Au passage, c’est à se demander si ce n’est pas le «prospect » qui devient un robot à trois options : vente, hésitation ou «au revoir monsieur, merci de votre accueil et bonne fin de journée (connard) ».
J’ai bossé notamment pour un centre d’appel, « sous traitant commercial » d’un opérateur de téléphonie que je vais appeler Marron2tel. Nous les téléacteurs nous appelions tous et toutes Dominique Poireau. Oui c’est toujours un nom bien français, vous remarquerez. Nous étions une ruche de conseillers de clientèle de l’opérateur. Bien sûr ce n’est pas lui qui nous employait et nous avions été formés deux demi-journées, une aux techniques de vente, l’autre au produit. D’ailleurs ça veut dire quoi «formation au produit » ? Il est vrai que ça vous apprend les bases pour en devenir un, passons.
Dominique Poireau posait pour la énieme fois la même question à une voix, en pensant à lui coller un forfait le plus rapidement possible quand celle-ci dit en devenant masculine et triste «monsieur je suis au RMI, alors laissez-moi tranquille, mettez-moi dans la case surendetté et bientôt mort… ». Dominique a été complètement déstabilisé, dans sa formation il ne trouvait pas ce cas de figure, et sans me laisser le choix il m’a cédé la place. Moi, j’étais ému. Je prenais soudain conscience de la machine qui me possédait : froide, rapide et «plus tu es directif mieux ça marche».
J’ai répondu ce que je trouvais :
« Je suis désolé Monsieur, non je ne vous mettrai pas dans une case, nous ne sommes pas comme ça chez Marron2tel, je vous souhaite très sincèrement beaucoup de courage et de retrouver un emploi*. Je fais en sorte qu’on ne vous rappelle plus ».
Nous avons raccroché, Dominique a classé la fiche dans «décédé » et a repris le travail. Moi toute la journée j’ai pensé à cet homme, j’ai mis des couleurs dans sa voix en le remerciant de m’avoir réveillé trente secondes et prouvé que j’étais encore vivant, là dessous.
Il m’a servi bien plus que Dominique Poireau !
Au fait je vous parlais de quoi ?
Ah oui, de mes rêves…
On peut changer de sujet ?
* Ce terme, emploi, est horrible, voir inhumain, il sous-entend que quand on ne travaille pas, on ne sert à rien. Et je me demande qu’elle était l’utilité exacte de Dominique Poireau pour l’humanité.

 


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