Le miroir de l’âme

 

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J’ai eu ma première relation sexuelle adulte à 17 ans. On ne peut pas appeler ça « faire l’amour ». C’était avec le père d’un de mes camarades de classe. Quand ça s’est produit je ne le savais pas encore. Je l’ai rencontré grâce ou à cause d’un graffiti que j’avais écrit parmi d’autres sur les murs des toilettes publiques de la ville où se trouvait mon lycée. Le lendemain il avait répondu, au même endroit, et de fil en aiguille nous avons fixé un rendez-vous. Le jour dit un homme extrêmement disgracieux (sic) est arrivé. J’ai compris que c’était lui, j’ai hésité et l’ai finalement suivi. Nous sommes montés dans sa voiture et il a pris ma main pour la poser sur son entrejambes. Le sordide était définitivement de mise. Il était d’une laideur qui m’excite parfois, quelque chose de brute ou du moins d’absolument pas raffiné. Le sophistiqué, déjà à l’époque me faisait débander. On a quitté la ville à la recherche d’un « petit coin tranquille », il a trouvé un chemin et garé sa voiture. Glauque, définitivement. Nous en somme « restés » à des caresses et une fellation. Il a pris son pied, moi je n’ai pas eu le temps de jouir car une vielle femme nous a surpris alors qu’il s’appliquait à ce que j’y parvienne à mon tour. J’étais presque nu sur la banquette arrière, je me suis caché comme je pouvais et il est passé derrière le volant sans que j’aie le temps de me rhabiller. Je me sentais plus qu’honteux : vicieux et condamnable. En me ramenant en ville il s’est arrêté pour que je remette mes vêtements. Nous avons échangé quelques mots. Je lui ai posé des questions sur sa vie : ça m’intriguait de savoir si un pervers comme moi pouvait mener une vie normale et surtout être heureux. Il m’a dit qu’il avait une femme, une fille et un travail. C’est tout ce dont je me rappelle vraiment de notre discussion, j’ai bien plus de souvenir de son anatomie et de la bosse sous son pantalon vert. Il m’a déposé assez loin du lycée en me disant qu’il aimerait me revoir.

Je me rappellerai probablement ma vie entière de ce jour là et de mon retour au lycée. J’avais lu des livres où l’héroïne violée se sent sale et jusque là je pensais que c’était une minable formule récurrente qu’on reprend quand on manque d’originalité. En traversant la cour j’ai compris qu’il n’y en a pas de meilleure. J’avais l’impression que le vice, que mon homosexualité (c’est mon ressenti de l’époque et c’est clairement de l’homophobie irrationnelle, que ça soit dit une fois pour toute), que ça se voyait sur moi, sur mon visage. J’avais peur d’avoir du sperme sur toute la figure. Je suis allé directement dans les toilettes de l’établissement pour me laver la bouche et le visage et me regarder dans un miroir. En rentrant chez moi ce soir là j’ai repris mon onanisme ordinaire avec une nouvelle scène à jouer dans ma tête car il me faut bien l’avouer cette aventure allait finir par m’exciter et ceci aujourd’hui encore.

Depuis ce jour le sexe est devenu, pour moi, étroitement lié au sordide bien qu’il me soit arrivé bien souvent de faire l’amour et même parfois avec les sentiments qui, parait-il, vont avec. Depuis ce jour là où est-ce que c’est bien avant ?

J’ai revu mon « partenaire de sexe » une seule autre fois et puis j’ai fini par apprendre qu’il était le père de cet élève que je voyais dans ma classe chaque jour et que je n’appréciais pas plus que ça. Là le glauque de la chose est encore monté d’un bon cran.

Cette année là j’ai fait « exploser » les factures de téléphone de ma grand-mère en fréquentant assidûment et avec culpabilité les premiers « réseaux » de drague homo. Je ne pouvais pas m’en empêcher. Par ce biais j’ai rencontré deux ou trois garçons avec qui je faisais du sordide dans leur voiture.

Puis il y’a eu la fac de C. ou je faisais semblant d’étudier la psycho en fuyant la mienne. J’ai vite remarqué que dans le parc à coté de la gare, que je traversais en rentrant de week-ends familiaux, il se passait des choses vraiment pas catholiques. J’y croisais des hommes qui me regardaient bizarrement. Naïvement je me disais que je me faisais des idées car il n’y avait absolument aucun amour dans leur regard et j’imaginais qu’il eut du y’en avoir s’ils avaient envie de coucher avec moi. Je croyais bêtement que les gens normaux en ont dans les yeux et le coeur, eux, quand quelqu’un leur plaît. Je confondais alors amour et sexe. Je me pensais anormal avec mon sordide.

Au moment où j’écris ces lignes, dans ma tête s’impose une des répliques prononcées dans Alien 2 par la petite fille puis dans Alien 4 par Ripley : « ma maman disait que les monstres n’existent pas mais c’est faux il y’en a (hein ?) ». Les innocents croient aux monstres et en grandissant arrivent presque à se persuader eux même que tout ça n’est qu’affabulation.

Il n’y avait pas d’amour dans leurs regards mais plus tard j’y ai lu une avidité sans commune mesure, une faim proche de celle des chiens sauvages qui montrent leurs crocs à ceux qui sont sur leur passage.

Un jour j’ai eu la confirmation qu’il se passait des trucs bizarres dans ce jardin public : j’y ai croisé un homme qui tenait d’une main la laisse d’un immonde caniche blanc et de l’autre son pénis sorti du pantalon. Il se masturbait en me regardant. J’ai alors trouvé le signe indubitable du glauque que je soupçonnais et ça m’a rassuré sur mon état mental. Une fois chez moi, j’ai repensé à cette scène, ça m’a travaillé pendant des jours sans que j’ose retourner voir. Une fois j’ai même marché jusque là bas et finalement fait demi-tour, coupable et frustré. Et puis les soirs chez moi, quand j’étais seul, j’ai commencé à boire de l’alcool. J’allais écrire qu’il n’y a pas de cause à effet mais je n’en suis plus si sûr. Peut être buvais-je car j’étais incapable de m’assumer quand j’étais sobre, peut être est-ce en effet une des causes ou la raison principale ? Juste un a parté pour dire que j’en suis arrivé là, à ce constat, avec mon thérapeute : je ne m’assume pas, je n’assume pas ma sexualité. Il a insisté sur le fait qu’il ne s’agit pas ici de mon orientation sexuelle bien que personnellement je me demande si vraiment je l’assume celle ci, mais bien de ma sexualité. Un soir où j’étais complètement ivre, à la nuit tombée j’ai trouvé la force d’aller jusqu’au parc. Je me suis assis sur un banc. Le maître de l’immonde caniche est arrivé accompagné du monstre. Je lui ai fait clairement comprendre, je ne sais plus comment, que je cherchais bien du glauque également. Il s’est approché, a baissé son pantalon et je me suis lancé dans la fellation désespérée de l’affamé que j’étais. Pendant que je m’exécutais, un autre sexe s’est approché de mon visage. Je ne savais plus où donner de la tête. Le premier a joui et s’est éloigné pendant que je finissais le second. J’ai relevé les yeux et découvert qu’il y’avait aussi un visage. Il a souri, m’a embrassé et murmuré un merci des plus sincères.

Une fois qu’il fut parti j’ai regardé autour de moi et vu qu’il y’avait un autre homme pres d’un arbre. Il me regardait, disparaissait sous le sapin géant puis revenait et ainsi de suite. Ce manège j’allais le revoir de nombreuses fois par la suite. J’ai fini par comprendre qu’il voulait que je le rejoigne et c’est ce que j’ai fait. Quand je fus arrivé à coté de lui nous nous sommes brièvement touchés l’un l’autre et il m’a dit : « je t’ai vu tout à l’heure, tu devrais faire attention et ne pas faire ça ici ». J’ai acquiescé. « J’habite juste à côté, tu veux qu’on aille chez moi ? » Pas encore rassasié et toujours ivre j’ai dit oui et l’ai suivi. Nous avons eu du sexe mais nous avons aussi parlé. Je me rappelle qu’il était charmant. Peut être est-ce que j’avais desesperemmaet besoin de tendresse, d’humanité et d’écoute mais je pense qu’il l’était vraiment. Il s’appelait Jacky R, travaillait à la SNCF et habitait un appartement qu’elle lui louait. Je l’ai revu une ou deux fois.

Quelques temps plus tard je suis retourné au parc. Je me suis assis sur un banc. Un homme mince, aux cheveux poivre et sel est arrivé et m’a regardé avec insistance. J’ai plongé mes yeux dans les siens et l’avidité était bien là. Il s’est approché, s’est penché et a mis sa langue dans ma bouche. Il m’a dit qu’il avait envie de moi, qu’on devait aller ailleurs. Je lui ai répondu qu’on pouvait le faire sous le sapin, il a dit non. J’ai suggéré qu’on s’enferme dans les Decaux et j’ai essuyé un autre refus. Il m’a alors proposé d’aller chez lui, « je vis seul et c’est pas très loin, tu viens ? ». J’ai fait non, il m’a dit qu’il avait envie de me prendre, je lui ai dit la vérité : que je ne l’avais jamais fait et que j’en avais peur, ses yeux ont brillé, il a insisté, non, tu vas voir comme ça va te plaire, je ne sais pas, tu en as envie hein, non, aie confiance, moui, tu vas adorer ça, bof, je serai tendre et mon appart’ est pas loin. J’ai fini par accepter. Ce qui me fait penser que j’étais sobre c’est que je me rappelle l’avoir suivi en regardant autour de moi, complètement effrayé, honteux aussi, avec l’impression que tous les gens que nous croisions et ceux que j’imaginais à leur fenêtre savaient ce que nous allions faire, que j’étais un pervers. Je voyais des yeux me regarder avec dégout, me condamner et me juger coupable. Des yeux qui annonçaient ma mise à mort toute prochaine. Je regardais le bourreau qui marchait à mes cotés, me jetant de temps en temps un regard qui semblait s’assurer que je n’avais pas fui. J’aurais voulu crier, partir en courant mais je ne pouvais pas, je n’y arrivais pas, mes jambes semblaient fonctionner sans mon contrôle. Je souffrais le martyr. On est arrivé devant un immeuble. Nous sommes rentrés et dans le hall il m’a regardé comme un objet qu’on a réussi à volé contre toute attente. Dans l’ascenseur il s’est collé à moi, a tourné sa langue dans ma bouche et baissé son pantalon. Il a mis ses mains sur mes épaules et m’a poussé vers le bas. Il a enfoncé son penis entre mes lèvres. Je l’ai alors « sucé » un moment. Il s’est dégagé, a remonté sa braguette. Je l’ai suivi jusque chez lui. Dès que la porte fut fermée derrière nous le même scénario a repris ? Pendant que je j’essayais de lui faire une fellation il donnait des coups de rein dans ma bouche. Ca a duré des heures. J’espérais qu’il me touche moi aussi, il ne l’a pas fait. J’ai réalisé en un éclair que je n’avais aucune importance. Il m’a conduit dans la chambre, m’a demandé de me déshabiller pendant qu’il finissait d’enlever ses propres vêtements. Je lui ai parlé de préservatif, il est allé dans la salle de bain en me disant de ne pas m’en faire. En l’attendant je me suis étendu sur le lit comme une planche à pain. Quand il est revenu il m’a demandé de me mettre à quatre pattes. Je me suis exécuté. Il a tenté de me pénétrer et j’ai eu extrêmement mal. J’ai demandé si je pouvais me coucher à nouveau sur le dos pour voir si ça faisait moins mal. Il a accepté. Je lui ai redemandé s’il avait bien mis une capote, il a pris ma main, l’a posé sur son sexe et m’a dit « oui tu vois bien ». La vérité c’est qu’aujourd’hui encore je ne sais pas. Je n’étais plus vraiment là. Il est entré en moi et j’ai ressenti une douleur aiguë, il m’a aboyé de me détendre, « c’est psychologique ! ». Une fois qu’il eut réussi à me prendre je suis revenu dans la pièce pour le regarder. Il n’y avait aucun amour dans ses yeux. Il y’avait du mépris, une froideur glaciale que j’avais l’impression de n’avoir jamais vu. Dans son regard je suis devenu une pute, une merde. Ses lèvres étaient pincées dans un rictus. Il n’avait plus l’air humain. Pendant qu’il jouissait en moi il ne s’est pas adouci. Il s’est retiré et m’a jeté son dédain à la figure. Il a demandé « tu veux jouir toi ? – oui – Alors branle-toi ». J’ai osé dire « ce serait mieux si c’était toi qui le faisais ». Il a été chercher une espèce de mouchoir qu’il a tenu sous mon gland pendant qu’il faisait un va et vient du bout des doigts, debout au bord du lit. Le mépris ne l’avait pas quitté une seule seconde. « Pour que tu n’en mettes pas partout » a-t-il lancé sèchement. Je ne sais pas si j’ai éjaculé, je ne me rappelle pas non plus mon départ de son appartement. Une part de moi-même est restée là bas, sous les ruines de mon amour propre.

Souvent je revois ses yeux. Je ne parviens pas à les oublier. Il n’y avait pas d’amour. Il n’y avait pas vraiment de haine. Il n’y avait aucun sentiment.

Dans le miroir de ses pupilles il y avait moi et je n’étais vraiment pas beau à voir.

 

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7 commentaires

  1. inoui7 dit :

    Un texte courageux, saisissant de vérité et d’humanité: merci de l’avoir fait partager ! Pierre (Inoui 7)

  2. Vincent dit :

    C’est émouvant… et j’espère pour toi que des yeux remplis d’amour, de tendresse et d’attention occulteront ces yeux vides

  3. Simplice dit :

    Salut, je recherchais des textes sur l’âme et je suis tombé sur ton histoire de vie.
    Il me manque les mots.
    Je souhaite prendre contact avec toi.

    Bien à toi

  4. Lovedreamer dit :

    Merci Simplice, du coup je ne sais plus si je t’ai répondu par mail …

  5. Pierre-Yves dit :

    arrivé ici un peu par hasard. Triste et dérangeant. D’une sincérité renversante…

  6. Lovedreamer dit :

    Pierre-Yves : ton commentaire m’a donné l’occasion de survoler le texte et je me suis senti un peu nu, c’est vrai. Ca m’interroge sur ma démarche et sur ce que j’écris actuellement, qui me semble à cent lieues de ça.
    Merci de ta réaction, elle ne me laisse vraiment pas indifférent.

    PS: j’évoque ce fameux hasard dans mon prochain billet.

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