(Coming out) Un acouphène au coeur

 

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5 ans que c’est fini. Pour moi la maladie aura été plus fidèle que nous. Elle s’est répandue dans chacune de mes particules peu à peu. Implacable, elle m’a envahit en une succession d’innombrables stades : de la tristesse au manque, de la colère au désespoir, de la haine à la jalousie, du rejet au déni avant de recommencer dans d’infinies nuances. Toutes les émotions négatives semblent contenues dans ce que tu es devenu pour moi : un bruit de fond désagréable, un acouphène dans le cœur.

Je pensais t’avoir oublié. J’ai cru m’être débarrassé de toi mais toujours tu finis par me rendre visite. Ma solitude est ton lit.

Ce soir tu es venu.

Je cherchais dans le frigo un dessert invisible et te voilà à mes côtés. Je m’aperçois que je suis chez toi. D’abord tu essaies de ruser en prenant une autre forme mais je te reconnais. Je me suis tant baigné dans ton odeur que maintenant je devine ta présence, je te sens. Je tourne la tête et je te considère sans surprise car au fond tu as toujours été là. Tu guettais dans la nuit le moment où je m’abandonnerais à la tentation de te laisser entrer. Tu t’entends si bien avec mes faiblesses. Je fais comme si je ne voyais pas ton sourire arrogant et je continue à chercher ce stupide dessert. Je mets ton frigo sans dessus-dessous comme si ton apparition avait décuplé mon appétit. Ca a l’air immense, je fouille mais je ne trouve pas. Tu prends ce ton paternel si familier et, pédagogue, tu m’expliques les vertus d’une de tes dernières trouvailles, une sucrerie exotique et raffinée qui finira probablement dans toutes les assiettes mais la tienne d’abord. Tu essaies de me convaincre de la goûter, je vais adorer. Je n’en veux pas, je veux ce putain de chocolat liégeois ! Sans quitter ton sourire, tu me demandes de te laisser la place. Je ne refuse pas, je ne sais pas chercher et tu sais si bien trouver. Planté derrière toi j’essaie d’évaluer ce que je ressens. Je suis curieusement calme, les battements de mon cœur sont réguliers, je ne transpire pas. Tu sors ta sale bouille d’enfant terrible du frigo et tu me tends le dessert dont je ne suis plus sûr d’avoir envie. On se regarde encore et tu souris. Je n’ai jamais vu des dents aussi blanches.

Puis sans que je comprenne, nous sommes de nouveau amis, nous quittons la maison et commençons à marcher sous le soleil. Nous bavardons, nous sommes un flot de paroles intarissable, comme avant. Avec l’enthousiasme de l’inédit tu me racontes une de ces blagues que j’ai déjà entendu mille fois et je me surprends à rire. Je tourne la tête pour t’observer et je te découvre monté sur un grand cheval noir. Pas vraiment surpris, je m’arrête pour lui caresser le museau. Je cherche mon reflet dans ses pupilles puis nous repartons. Du coin de l’œil tu as fier allure, je ne te savais pas si bon cavalier.

Après quelques pas je me rends compte que j’ai oublié ce fichu dessert chez toi et que je vais en avoir besoin. Tu me demandes si j’en suis sûr et j’acquiesce. Evidemment que j’en suis sûr, je sais ce dont j’ai besoin ! Je reste calme, tout ça pourrait m’énerver mais non, je ne ressens rien. Tu entreprends de faire demi-tour pour retourner chercher l’objet de mon obsession, à cheval ça ira plus vite. Je me tourne et je ne suis plus qu’un regard vers toi, hypnotisé. Quand tu atteins le milieu du chemin devenu gigantesque, à tes côtés j’aperçois une silhouette noire que je ne reconnais pas. Il me semble que vous parlez tout en continuant à avancer ensemble. Le rythme de mon cœur accélère légèrement. Arrivés à un embranchement, à quelques mètres de la maison, ton compagnon s’engage sur la droite. Mon cœur s’emballe mais tu poursuis ta route, seul. Et puis, alors que tu touches au but, tu reviens en arrière et, sans que j’aie le temps de comprendre ce qui se passe, tu rejoins la forme noire, au galop, et vous disparaissez dans l’horizon sans même jeter un œil dans ma direction.

Je me réveille, je te cherche dans le lit et même si je ne te vois pas je sais que tu es là, je sens ta présence. Je regarde l’écran de l’ordinateur qui était resté allumé, je mets une chanson de déprime et je laisse le vernis s’étaler sur mes joues. Tu ne me quitteras donc jamais ?

 

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Un commentaire

  1. yadinoo dit :

    Lutin,
    Continue d’écrire. Il y a du talent. Je te réponds sur ce rapport mais je pourrais le faire sur d’autres.
    Même chose pour tes illustrations. Je n’ai pas le temps de tout lire mais je reviendrai. A bientôt.

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