Les vies d’un autre

Une autre nuit parmi les ombres d’un autre jardin publique du centre d’une autre ville française. Comme à N. il y a 4 ans, comme à C il y a 15 ans.
Je ne cherche pas du sexe, j’attends autre chose. Je ne baise pas, je passe le temps, je comble le vide.
C’est une journée ordinaire à Gayland… l’après-midi je tripote un italien, le soir tombé je suce un marocain.
Alors que je prends congé de lui pour essayer de retrouver dans la nuit un fantôme blond qui avait tenté de s’immiscer dans nos ébats quelques minutes plus tôt, il me dit :
« Fais attention à toi … »
Ce n’est rien, ça ne semble rien mais c’est la seule trace d’humanité de cette soirée et l’écho de la nuit confère à ces mots une part de tendresse.
Comment s’appelle-t-il déjà ?
Je ne le reverrai pas, nous sommes seulement des étrangers qui ont frotté leur solitude l’une contre l’autre.
Combien en ai-je touché, combien en ai-je croisé depuis toutes ces années ?
Je cherche le blond pendant quelques temps mais il a du déclarer forfait et je ne rencontre aucun autre fantôme. Je m’assois sur le banc ou j’ai mes habitudes et je retrouve la conversation étouffée de deux jeunes hétéros, quelques mètres derrière, qui partagent sans le savoir nombre de mes soirées.
Je pense à lui, qui est dans une autre partie de la ville, lui qui n’est pas un corps mais un fantasme qui réchauffe le coeur.
Je ne le connais pas vraiment, je l’entrevois à peine, mais par des circonstances complexes, je sais qu’il doit être triste ce soir et que lui aussi, à sa manière, il se débat seul dans la nuit et cherche des issues. Il n’aura probablement pas répondu à mon message et il est possible que je ne le revoie jamais. Demain ou la semaine prochaine, quand j’aurai accepté complètement cette idée, nous aurons déjà vécu dans ma tête une longue histoire, ponctuée de détails insignifiants dont moi seul perçois l’importance capitale. Je pourrai alors passer à autre chose, m’accrocher à une nouvelle chimère.
Pour l’heure, il se fait tard et demain matin un autre cours ennuyeux m’attend, dans une autre vie qui n’est pas non plus tout à fait la mienne.
« Je rentre retrouver mon lot
De solitude
J’ôte mes cils et mes cheveux
Comme un pauvre clown malheureux
De lassitude
Je me couche mais ne dors pas
Je pense à mes amours sans joie
Si dérisoires
A ce garçon beau comme un Dieu
Qui sans rien faire a mis le feu
A ma mémoire … » (Aznavour, « Comme ils disent »)


 

 


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