Il y a un an, il y a une éternité

Jusqu’à ce que je claque la porte (il y’a deux ou trois ans) je passais tous mes noël avec ma cousine. Au début c’était dans la maison de ses parents. Le soir du réveillon, après diner, on allait tous s’asseoir dans le salon pour le cérémonial des cadeaux. Là, chacun, à son tour, ouvrait les siens. Ce moment me mettait mal à l’aise. Peut être parce que mes finances ne m’ont jamais vraiment permis d’en faire autant que les autres, peut être aussi parce que j’en avais moins, mon oncle et ma tante n’étant par définition pas mes parents. Mais surtout j’ai toujours eu le sentiment irraisonné d’être un imposteur, d’avoir volé ma place et de ne rien mériter. Ma tante avait un goût très prononcé pour le « matériel » et le clinquant, aimait que les présents soient chers et que si possible ça se voit. Dans le canapé je regardais le défilé, me préparant à jouer ma scène annuelle de l’émerveillement spontané, sous peine d’essuyer des reproches. Les cadeaux ça devait faire plaisir et la joie devait être apparente. J’ai rarement assisté à un tel déballage d’hypocrisie. Très souvent il y’avait eu une dispute entre ma cousine et sa mère juste avant. Pendant le défilé de cadeaux il s’agissait de faire comme si rien ne s’était passé. C’était notre version personnelle de la trêve de Noël. Au fil des années j’ai perfectionné mon jeu, allant jusqu’à jeter un œil de bonheur et d’envie sur un des présents que j’avais reçu, quand mon tour était passé, pour que ma tante ou ma cousine surprenne mon regard. Ce n’est pas que ces cadeaux ne me faisaient pas plaisir mais c’est une fois seul que je les ouvrais vraiment et je passais parfois des heures à les regarder, à les essayer, laissant enfin libre court à mon plaisir. Dans les loges je pouvais enfin redevenir l’enfant que je n’ai jamais vraiment cessé d’être.

Le plus beau cadeau que j’ai reçu de ma vie entière c’est une machine à écrire offerte par ma grand mère. Elle était orange et le nom de la marque me fait encore sourire: « Lilliput ». Les plus beaux cadeaux sont à double tranchant, je réalise aujourd’hui que c’était une invitation à écrire et que devant cette machine j’ai fini par ressentir la culpabilité de ne pas le faire, d’avoir laissé tomber mon projet d’écrire un jour des histoires, d’être un échec. Néanmoins les ordinateurs me remplissent de joie. Un PC c’est plus qu’un assemblage de matériels informatiques, plus qu’une fenêtre, c’est la porte qui mène à un univers fantastique et absolument sans limite. Un ordinateur c’est divin. C’est aussi une porte qui mène à moi.

Petit je voulais donc être romancier. Vers 10 ans j’ai commencé à écrire un livre, j’ai même noirci des dizaines et des dizaines de pages. Ce que j’écrivais était mièvre et sans intérêt mais ça me remplissait de joie. J’étais tout simplement Dieu qui règne sur son monde propre, j’étais La Fortune qui maîtrise les événements. J’étais la Maître du Destin. Et puis un jour ma cousine a fermé la porte. Elle a eu une idée: un livre à quatre mains. Nous avons commencé à rédiger « Les enfants du partage », sombre connerie inspirée de l’œuvre pathétique et larmoyante de Virginia C. Andrews dont ma tante achetait les bouquins chez France Loisirs. Je trouvais ce que ma cousine écrivait plus que médiocre: lamentable. Ecrire est alors devenu quelque chose de l’ordre du supplice et de la frustration. L’hypocrisie et le mensonge ont pénétré ce lieu jusqu’alors encore vierge de faux semblants et de tromperies. J’étais bien incapable de lui dire que c’était mauvais et que Dieu ne peut pas partager son royaume, encore moins avec la fillette de l’Exorciste. C’était un viol, ni plus ni moins. Ecrire est devenu une souffrance. Un jour nous avons arrêté et Regan a eu la garde des enfants. Je ne sais plus exactement quelles étaient les clauses de notre contrat mais elle devait être alterné. Regan a conservé les feuilles une dizaine d’année et puis un jour où nous faisions une séquence souvenirs, elle l’a sorti de je ne sais où. J’ai regardé ce classeur vert (par superstition idiote j’évite souvent cette couleur) et j’ai découvert que la niaiserie avait été poussée jusqu’à coller sur la première page une photo de bambins à l’air malheureux. J’ai refoulé mon mépris, j’ai dit que mon tour était venu, que je voulais le relire. Il me semblait alors que je le désirais vraiment mais, après l’avoir ramené chez ma grand mère, je l’ai posé dans un amoncellement d’objets et de papiers que je ne peux pas me résoudre à jeter. Ce véritable tas est principalement composé de livres, cahiers et fournitures scolaires de mon enfance. C’est là où que je cachais si souvent mes bouteilles de gin ou de bière. Aujourd’hui je brûle d’envie de faire un autodafé dès que j’irai passer des vacances dans mon trou du cul natal.

Récemment mon psy m’a demandé de lui parler de Noël, de lui dire ce que ça représentait pour moi. Il voulait probablement que je lui évoque enfin des moments heureux de ma vie. Je n’ai pas réussi à parler car je ne voulais pas donner l’impression que je noircis le tableau, que je joue les misérables. Noël, d’une manière ou d’une autre, est lié à Regan et à mon enfance perdue. Pourtant désormais la première chose qui me vient à l’esprit quand je pense à ces fêtes c’est « la beu de Noël », expression utilisée par plusieurs fumeurs que j’ai rencontré. A M. mon dealer gardait même sa meilleure herbe pour cette période là. Moi même j’ai souvent dit qu’en ce jour particulier il me fallait absolument quelque chose à fumer, comme si j’étais à jeun le reste du temps. Je m’apprête à passer le premier Noël clean depuis quinze bonnes années. D’habitude j’ai l’obsession de trouver des gens avec qui passer le réveillon: ne pas se retrouver seul pendant que les autres font la fête, ne pas se sentir si misérable et laissé pour compte. Cette année je n’ai pas trouvé et je n’ai pas vraiment cherché. Ce matin je ne vais pas me coucher, je fais « nuit blanche » pour pouvoir passer la soirée en compagnie de Morphée. Peu de personnes vont vivre un Noël aussi original que le mien ! J’en ai déjà passé un chez ma grand mère, devant internet. Chaque année je pousse l’extravagance un peu plus loin, c’est à se demander si l’année prochaine je ne vais pas réveillonner dans la rue ! Louis ,mon meilleur ami, a une tante médium qui lui a dit que j’allais passé de merveilleuses fêtes de fin d’année, que j’aurais « presque tout ce que je veux ». C’est ce seul espoir qui me tient depuis mon entrée à la clinique. J’ai tout fondé sur la simple prédiction d’une voyante, sur une phrase, une seule: comme quoi ça ne tient vraiment pas à grand chose. Quand c’était dur cette simple idée m’a donné du courage, de la force, de la persévérance. Pourtant ce 24 Décembre 2006 il me semble avoir été rarement aussi loin d’avoir tout ce que je veux; si je fais le tour je dirais même qu’en gros je n’ai rien. Dernièrement Louis a trouvé sa tante sur MSN, elle lui a dit que dans les 3 mois « je serais heureux d’être heureux », ça renouvelle mon espoir. Je me promets de vous tenir au courant. En disant que je n’ai rien je suis un peu ingrat car j’ai la santé ! Mon grand père disait toujours que la santé c’est le principal et il avait probablement raison. La Diva est à Mulhouse chez un ami. Si j’étais négatif je pourrai dire que même lui s’en tire à meilleur compte que moi mais ça serait bien mesquin ! Le côté positif c’est que non seulement j’ai un toit mais je l’ai pour moi seul ! Mon garde manger est plein. Le menu de ce soir est aussi original que le reste: salade niçoise en boîte, poulet au curry (dans une assiette micro ondable en 3 minutes !) et yaourts aux fruits. Néanmoins je me suis offert deux paquets de cigarettes blondes pour ce jour spécial, faisant ainsi une pause avec cet immonde tabac à rouler que je fume maintenant quotidiennement. Chacun ses plaisirs !

 


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