Archive pour février, 2008

Le mal-être des succubes belliqueuses

 

On pourrait être tenté de penser qu’il suffit d’être blanc, hétérosexuel et travailleur pour satisfaire à la norme d’ici et maintenant mais ce serait omettre un de ses principes fondamentaux, universel et immuable : avoir le goût de vivre.

En effet, le mal-être dérange aussi sûrement qu’un clochard dans une réunion de copropriété.

Durant toute ma plus si courte existence j’ai entendu :

Il faut vivre, Il faut se battre…

– Se battre pour quoi ?

– Pour la vie !

– Pour ça ?!!! Se battre pour ça ?!!!

Peut-on se battre pour une souffrance ?

A ce stade de la conversation, il vaut mieux changer de sujet car si vous expliquez à votre interlocuteur que cette existence ne vous donne presque aucun plaisir, il vous regarde comme si vous étiez une succube belliqueuse, en parcourant nerveusement le bottin à la recherche du numéro des urgences psychiatriques.

On n’a pas le droit de ne pas aimer la vie.

C’est une chance incroyable d’être dans ce monde avec tous ses bonheurs, ses orgasmes multicolores disponibles à chaque instant pour qui s’en donne la joie…

De plus, les gens s’imaginent que si vous leur confiez que vous n’aimez pas la vie c’est que vous projetez d’y mettre fin bientôt et que vous êtes assez stupide pour les informer de votre décision.

– Bonjour Chantal, je donne une réception pour fêter mon suicide prochain, est-ce que tu serais disponible pour des funérailles le mardi en quinze ?

Drogués à l’écran bleu et aux brochures normatives sur « la dépression, comment faire face », ils pensent que c’est un « appel au secours » et qu’ils doivent vous aider.

En effet, nous, les gens, nous aimons beaucoup nous donner l’impression que nous aidons les autres, peut-être parce que nous nous imaginons qu’ainsi nous allons gagner une image, un bon point, un meilleur Karma, une place VIP au Paradis ou tout simplement une invitation à la télévision pour évoquer notre geste héroïque ?

Enfin, c’est presque une honte de ne pas aimer la vie quand on a la chance inestimable, le privilège indécent de vivre en Occident, ou tout est mieux qu’ailleurs.

– Tu pourrais être né au Bengladesh !!!

Reconnaissons que l’argument est séduisant, malgré le fatalisme qu’il semble véhiculer : accepter son sort quoi qu’il arrive en remerciant le ciel de ces difficultés bénies …

Cependant, il n’est pas d’un grand secours, on se pensait déjà anormal, on finit par se sentir coupable d’être malheureux.

Alors, pour vivre son mal-être tranquillement, il est possible que « souffrir en silence » soit une valeur sûre si on n’est ni téméraire ni masochiste.

D’un autre côté, peut-être qu’on peut aussi essayer de s’en sortir, « s’aider soi-même » simplement parce qu’il n’y a pas de raison d’être les seuls à ne pas croquer dans le gâteau délicieux qu’on voit dans la vitrine.

Peut-être un peu des deux…

 

Le Marocain (”Papa ils ont violé mon coeur”)

Mars 2007,

Souvent, sur pédéland.net, les mecs me demandent quelles sont mes origines ethniques. Je ne sais jamais quoi répondre de simple. Mon laïus est pourtant rodé : « mon père est marocain mais je ne le connais pas » (je précise que je ne le connais pas pour éviter qu’ils ne commencent à me parler arabe car ça m’est arrivé et moi, je ne le parle pas). Obsédé par les « mots justes » et une certaine transparence, cette réponse ne me satisfait pas mais je ne trouve rien de mieux. Cependant, pour certains ça ne saurait suffir, il faut que je déballe un peu plus de mon passé sordide pour les contenter.

Qu’est-ce que je peux dire ?

J’ai été élevé dans la Creuse par des grands-parents maternels « plus français tu meurs « .

« Ah bon et ta mère ? « 

Ma mère, c’est compliqué, les premières années elle vivait avec nous et puis un jour elle a décidé de prendre un appartement et elle a essayé de m’emmener avec elle. Je n’ai pas voulu, j’adulais ma grand-mère et pour rien au monde je ne l’aurais quitté. Je ne me souviens pas des détails sauf d’un : je me rappelle être en train de courir, notamment autour du vieux chêne qu’on voit de la fenêtre de ma chambre, pour que ma mère ne m’attrape pas, qu’elle me laisse ici, avec Elle.

Et c’est là que je suis resté.

Avec Elle.

Mon père ?

J’ai passé mon enfance à entendre ma grand-mère l’appeler Le Marocain. Il n’avait pas de prénom, c’était Le Marocain et c’est tout. Elle le détestait, pour Elle c’était un salaud, il battait ma mère et lui avait volé beaucoup d’argent. C’était un salaud et un voleur, donc, Le Marocain. Moi-même, enfant, je crois que je ne savais même pas que le Maroc est un pays qui compte plus d’un habitant. D’une manière ou d’une autre, avec tout ce qu’Elle m’en avait dit non seulement je le détestais mais en plus j’en avais très peur. Souvent Elle me racontait que lorsque j’étais très petit Elle l’avait surpris en train de me faire du mal : il m’avait fait joindre les doigts et me tapait avec une règle. Quand Elle lui avait demandé pourquoi il faisait ça, quelle bêtise j’avais fait, il lui avait répondu qu’il n’y avait pas de raison, que c’est comme ça qu’on dresse les enfants dans son pays.

Le Marocain, en plus d’être un salaud, était injuste et méchant.

J’essayais de l’oublier tant bien que mal mais souvent, quand l’esprit de ma grand-mère , sans prévenir, revenait sur le sujet, Elle me disait « fais attention quand tu sors de l’école, que le Marocain ne vienne pas te chercher pour t’emmener dans son pays, on ne te reverrait jamais « . J’ai du entendre ça des milliers fois.

Dans la foulée Elle m’expliquait aussi, avec fierté, comment elle avait réussi à l’empêcher de me « reconnaître » à l’état civil.

Elle se prenait pour Betty Mahmoody et moi j’étais sa chose.

Ma mère, elle, je sais qu’elle l’a aimé, peut être plus que n’importe quel autre. Elle aurait fait n’importe quoi pour lui. Au début, je pense qu’elle essayait de reprendre sa mère pour qu’Elle arrête de m’en parler comme ça mais Elle a fini par l’avoir à l’usure, comme les autres.

Ma mère avait un album photo dont je revois encore la couverture rouge. A l’intérieur, au milieu de portraits de divers membres de la famille, j’avais découvert une sorte de photomaton du Marocain. C’était la seule. Un jour d’énervements, je l’ai déchirée et je l’ai jetée à la poubelle. Personne ne pourrait comprendre à quel point je regrette d’avoir fait ça car je suis incapable de me rappeler à quoi il ressemble. Pourtant, quand j’ai du mal à me regarder dans la glace c’est sûrement parce que c’est son visage que je vois.

Il y a quelques temps, un ami me parlait de son ex alors je lui ai demandé de me montrer un portrait de lui mais il m’a répondu qu’il en avait jeté tous les clichés. Ca m’a ramené des années en arrière. J’ai essayé de lui expliquer pourquoi je ne pouvais me séparer d’une photo, aussi insignifiante soit-elle, mais je n’ai pas réussi. La vérité c’est que dans chacune d’elles il y a un peu du Marocain.

Le Marocain se nomme O. mais tout le monde l’appelle A., je ne l’ai su que plus tard. Il a quitté la région quand j’étais enfant, sans dire au-revoir. Il est routier et il vit probablement dans l’Ain. Il a une épouse et des enfants « légitimes ». Je ne sais pas à quoi il ressemble et parfois ça m’obsède.

Il y a quelques années je suis allé voir « Drôle de Félix » et ça m’a bouleversé. Je ne me rappelle plus de l’histoire dans le détail mais il s’agit d’un jeune homme d’origines maghrébines qui part à la recherche de son père qu’il ne connaît pas. Sur sa route il rencontre de nombreuses personnes qui deviennent ses amis. Et puis, vers la fin, je ne sais plus où ni comment, il tombe sur un vieil homme qui, comme dirait La Fontaine, lui tient à peu près ce discours : « tu te prends la tête à chercher un type qui lui ne souhaite même pas te connaître, c’est lui faire trop d’honneur, ta famille ce sont les gens que tu as choisis ! « . J’ai trouvé ça très juste. Depuis, quand il m’arrive de regretter de ne connaître pas mon père, je repense à ce film et j’essaie de me convaincre que le vieux avait entièrement raison.

J’ai bien questionné ma mère à son sujet et elle n’a en général pas envie d’en parler, ce que je peux comprendre. Néanmoins j’en connais suffisamment pour savoir que je ne perds rien, que c’est probablement en effet un salaud, sans grand intérêt.

Mais… je ne sais pas à quoi il ressemble et parfois ça m’obsède !

Quand, sur pédéland.net, ces mecs me demandent quelles sont mes origines je ne peux m’empêcher de me dire « mais ça se voit donc tant que ça? ! ! ». J’ai fini par comprendre que ça les excite. J’en viens même à me demander si je suis vraiment mignon ou si je suis juste ça : un fantasme exotique ? ! ! Je ne connaîtrai jamais la réponse mais j’ai fini par les détester, tous ces mecs.

Récemment, alors que je lui demandais de cesser de me parler de manière si peu élogieuse, voir dégueulasse, de mon grand-père, mort il y a quelques années, Elle m’a répondu :

 » Ton grand-père ? ! ! Mais tu sais, il ne t’aimait pas beaucoup, dès que tu avais le dos tourné il t’appelait « le Marocain  » ! « .

Que la boucle soit ainsi bouclée, ça serait presque drôle si ça ne me donnait pas envie de mourir.

Pourtant, dans cette maison c’est bien ce que je suis :

Je suis le Marocain.

Je suis un bâtard.

Je suis pédé.

Je les hais.

Aux slogans hypocrites

 

Ils disaient « crois en toi, aie confiance en moi », où sont-ils ?

Mes murs blancs n’ont rien à répondre, ma chambre d’hôpital high tech, mon petit chez moi, ma tombe ne promet rien d’autre que la folie.

Quand on m’a tendu le programme il y a des millénaires, ça avait l’air sympa. Ce serait des rires, des tours de grand huit, l’Amour éternel, le bien qui triomphe toujours, des certitudes, des jacuzzis, des sentiments, des petits malheurs qui n’en font jamais un grand.

Je n’avais pas compris, j’étais naïf, je croyais vraiment qu’Omo lave plus blanc que blanc même à travers les nœuds.

Remboursez !

Aux reflets étrangers

 

Dans le miroir les étrangers se succèdent.

Je voudrais figer l’image de celui qui t’aurait plu.

Je me débats entre l’envie de laisser la nuit m’emporter et l’espoir que le soleil éclaire enfin ma route. Entre « je m’aime » et « je me déteste » je ne parviens pas à trouver l’accord.

Je suis l’aube ou le crépuscule mais surtout je suis fatigué.

Je suis déçu par la vie.

Je dois attraper une autre voiture, je veux afficher le visage confiant de celui qui n’a pas de doute sur sa propre existence.

Je voudrais me réveiller, je voudrais que la souillure n’ait jamais existé, je serais beau et je serais libre, je regarderais le ciel comme s’il m’avait toujours appartenu.

Il n’y aurait plus de larmes.

Un oeil sur le ciel

 

Hier, tandis que je faisais ma promenade quotidienne parmi la meute, je repensais à une des phrases d’un de ses derniers courriers :  » ne baisse pas la tête « . Bien sur je comprenais l’invitation à être  » fort et fier  » mais je m’attardais sur cette formulation peu ordinaire et j’en cherchais le sens exact. Voulait-il me dire de ne pas baisser les bras mais au vu de la quasi inutilité de ces membres chez moi, jugeait-il plus adéquat de parler de ce qui fonctionnait encore ?

J’avais des lunettes de soleil sur le nez – j’aime mettre cette distance entre moi et le monde – et ça me permettait de regarder les chalands sans détourner les yeux quand leur prenait l’envie de me jauger à leur tour.

Je m’interrogeais sur mon incapacité chronique à soutenir le regard de gens si peu importants pour moi et je repensais à mon sevrage de 2006 dans la clinique de la forêt noire de la périphérie toulousaine. Après avoir laissé derrière moi certains poisons, les relations à autrui étaient très difficiles, je devenais un fantôme silencieux et peureux. Je n’arrivais plus à regarder les gens dans les yeux, pour moi c’était un réel problème car chaque conversation était une torture et peu à peu je m’isolais. C’est alors que l’étonnante psychologue qui présidait un groupe de parole hebdomadaire sur « les dépendances » avait tenté de me donner une leçon. Pendant la séance elle s’était adressée à moi sans me regarder mais au lieu de contempler le sol, elle fixait le plafond. C’était assez déconcertant, tellement inhabituel de voir quelqu’un vous parler les yeux vers le haut, elle ressemblait à ces personnages de mangas dans une de leurs gimmicks récurrentes. Elle ne le saura jamais mais cette scène m’a beaucoup marqué, c’est resté là – au milieu d’un imposant fouillis- et souvent j’y repense. J’avais bien compris le message : rien ne vous oblige à baisser les yeux si vous n’arrivez pas à soutenir le regard des autres, vous pouvez aussi les relever, c’est à vous de voir.

Tout en continuant à marcher et à penser à tout ça, j’ôtais mes lunettes noires et je me disais que je n’avais aucune envie d’offrir à ces gens le petit plaisir de penser que je me sentais inférieur… Même si je n’arrivais pas à dépasser le conditionnement qui m’interdisait de les regarder en face je pouvais toujours essayer de planter mes yeux dans le ciel.

J’y découvris le soleil, des nuages magnifiques, des oiseaux… L’horizon tentait visiblement de me faire comprendre qu’il offrait au regard bien plus de merveilles que le sol et ses petits trésors mesquins. C’est difficile de marcher en contemplant le ciel, mes yeux voulaient sans cesse reprendre leur position habituelle mais je ne les laissais pas faire. Même si je savais que ça ne durerait pas, même si le lendemain j’étais déjà passé à autre chose, j’étais décidé à faire cette balade les yeux dans le ciel jusqu’au bout.

Je regardais les toits, la cime des arbres, les lignes blanches que les avions dessinaient dans le bleu et c’était si joli que je me demandais s’il était possible que je ne déteste pas le monde autant que je pouvais le croire. Comment ne pas aimer ces paysages ?

C’est là que je compris … Ce n’était pas le monde qui me faisait horreur, c’était moi que je n’avais jamais aimé. Quand la vie me semblait hostile, quand j’étais irrité par les autres, c’était souvent avec moi seul que j’avais un problème.

Il me sembla que je venais de trouver une clef d’une importance première : peut-être que s’aimer soi-même était un début de solution à tous les problèmes ? Peut-être que si les hommes avaient plus d’amour propre la terre aurait moins de difficultés à tourner sur elle-même pour nous montrer la voie?

Comment faire quand on ne s’aime pas ? Comment changer ça ?

Entrer dans le cabinet d’un psy, dire « bonjour, pouvez-vous m’aider à m’aimer ? » ?

Je décidais que non, ce n’était pas ma voie, je n’apprenais qu’en suivant mon propre cheminement et les nouveaux gourous de ce monde si moderne n’avaient jamais réussi qu’à me prescrire des difficultés supplémentaires. Comment pourraient-ils me comprendre dans leurs diagnostics, leurs symptômes et leurs remèdes universels ? Comment me faire tenir dans leurs cases ?

Cependant je ne pouvais pas tout rejeter en bloc, d’autres avaient du esquisser des solutions et après avoir analysé la situation pendant quelques instants mon cerveau se connecta à celui de ce bon vieux Coué. Si tout n’est qu’un conditionnement, pourquoi ne pas tenter d’imposer à son mental d’autres schémas que ceux qui vous handicapent ? On peut toujours essayer, ça ne mange pas de pain.

J’ajoutais donc un nouvel exercice à ma marche solitaire, j’avançais désormais en regardant le ciel et en me répétant « je m’aime, je m’aime, JE M’AIME… », à voix haute quand il n’y avait personne sur mon chemin, dans ma tête quand je croisais quelques vieilles peaux limougeaudes au mépris épidermique.

Je tins bon pendant une heure mais, alors que je rentrais chez moi, mes yeux quittèrent le ciel pour tomber sur un garçon au physique troublant.

Je le regardais un moment avec une certaine envie, en me demandant ce qu’on pouvait ressentir lové dans ses bras puis mon regard, fataliste, reprit son voyage vers les sommets. Qui aurait bien pu comprendre un garçon qui marchait dans les rues en exhortant le ciel de lui donner la force de s’aimer ? Il fallait se rendre à l’évidence, il existait des solitudes indélébiles, des partages impossibles.

J’étais un peu triste, j’avais envie de laisser couler mes larmes mais je fis une nouvelle découverte : on ne peut pas pleurer la tête haute, ce n’est pas une attitude qui convient à la désespérance.

Si c'est ailleurs ,c'est ici. |
Histoire et fiction - 11ème... |
Critica |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Dolunay
| "Le Dernier Carré"
| Les terres arides de l'isol...