Le Marocain (”Papa ils ont violé mon coeur”)

Mars 2007,

Souvent, sur pédéland.net, les mecs me demandent quelles sont mes origines ethniques. Je ne sais jamais quoi répondre de simple. Mon laïus est pourtant rodé : « mon père est marocain mais je ne le connais pas » (je précise que je ne le connais pas pour éviter qu’ils ne commencent à me parler arabe car ça m’est arrivé et moi, je ne le parle pas). Obsédé par les « mots justes » et une certaine transparence, cette réponse ne me satisfait pas mais je ne trouve rien de mieux. Cependant, pour certains ça ne saurait suffir, il faut que je déballe un peu plus de mon passé sordide pour les contenter.

Qu’est-ce que je peux dire ?

J’ai été élevé dans la Creuse par des grands-parents maternels « plus français tu meurs « .

« Ah bon et ta mère ? « 

Ma mère, c’est compliqué, les premières années elle vivait avec nous et puis un jour elle a décidé de prendre un appartement et elle a essayé de m’emmener avec elle. Je n’ai pas voulu, j’adulais ma grand-mère et pour rien au monde je ne l’aurais quitté. Je ne me souviens pas des détails sauf d’un : je me rappelle être en train de courir, notamment autour du vieux chêne qu’on voit de la fenêtre de ma chambre, pour que ma mère ne m’attrape pas, qu’elle me laisse ici, avec Elle.

Et c’est là que je suis resté.

Avec Elle.

Mon père ?

J’ai passé mon enfance à entendre ma grand-mère l’appeler Le Marocain. Il n’avait pas de prénom, c’était Le Marocain et c’est tout. Elle le détestait, pour Elle c’était un salaud, il battait ma mère et lui avait volé beaucoup d’argent. C’était un salaud et un voleur, donc, Le Marocain. Moi-même, enfant, je crois que je ne savais même pas que le Maroc est un pays qui compte plus d’un habitant. D’une manière ou d’une autre, avec tout ce qu’Elle m’en avait dit non seulement je le détestais mais en plus j’en avais très peur. Souvent Elle me racontait que lorsque j’étais très petit Elle l’avait surpris en train de me faire du mal : il m’avait fait joindre les doigts et me tapait avec une règle. Quand Elle lui avait demandé pourquoi il faisait ça, quelle bêtise j’avais fait, il lui avait répondu qu’il n’y avait pas de raison, que c’est comme ça qu’on dresse les enfants dans son pays.

Le Marocain, en plus d’être un salaud, était injuste et méchant.

J’essayais de l’oublier tant bien que mal mais souvent, quand l’esprit de ma grand-mère , sans prévenir, revenait sur le sujet, Elle me disait « fais attention quand tu sors de l’école, que le Marocain ne vienne pas te chercher pour t’emmener dans son pays, on ne te reverrait jamais « . J’ai du entendre ça des milliers fois.

Dans la foulée Elle m’expliquait aussi, avec fierté, comment elle avait réussi à l’empêcher de me « reconnaître » à l’état civil.

Elle se prenait pour Betty Mahmoody et moi j’étais sa chose.

Ma mère, elle, je sais qu’elle l’a aimé, peut être plus que n’importe quel autre. Elle aurait fait n’importe quoi pour lui. Au début, je pense qu’elle essayait de reprendre sa mère pour qu’Elle arrête de m’en parler comme ça mais Elle a fini par l’avoir à l’usure, comme les autres.

Ma mère avait un album photo dont je revois encore la couverture rouge. A l’intérieur, au milieu de portraits de divers membres de la famille, j’avais découvert une sorte de photomaton du Marocain. C’était la seule. Un jour d’énervements, je l’ai déchirée et je l’ai jetée à la poubelle. Personne ne pourrait comprendre à quel point je regrette d’avoir fait ça car je suis incapable de me rappeler à quoi il ressemble. Pourtant, quand j’ai du mal à me regarder dans la glace c’est sûrement parce que c’est son visage que je vois.

Il y a quelques temps, un ami me parlait de son ex alors je lui ai demandé de me montrer un portrait de lui mais il m’a répondu qu’il en avait jeté tous les clichés. Ca m’a ramené des années en arrière. J’ai essayé de lui expliquer pourquoi je ne pouvais me séparer d’une photo, aussi insignifiante soit-elle, mais je n’ai pas réussi. La vérité c’est que dans chacune d’elles il y a un peu du Marocain.

Le Marocain se nomme O. mais tout le monde l’appelle A., je ne l’ai su que plus tard. Il a quitté la région quand j’étais enfant, sans dire au-revoir. Il est routier et il vit probablement dans l’Ain. Il a une épouse et des enfants « légitimes ». Je ne sais pas à quoi il ressemble et parfois ça m’obsède.

Il y a quelques années je suis allé voir « Drôle de Félix » et ça m’a bouleversé. Je ne me rappelle plus de l’histoire dans le détail mais il s’agit d’un jeune homme d’origines maghrébines qui part à la recherche de son père qu’il ne connaît pas. Sur sa route il rencontre de nombreuses personnes qui deviennent ses amis. Et puis, vers la fin, je ne sais plus où ni comment, il tombe sur un vieil homme qui, comme dirait La Fontaine, lui tient à peu près ce discours : « tu te prends la tête à chercher un type qui lui ne souhaite même pas te connaître, c’est lui faire trop d’honneur, ta famille ce sont les gens que tu as choisis ! « . J’ai trouvé ça très juste. Depuis, quand il m’arrive de regretter de ne connaître pas mon père, je repense à ce film et j’essaie de me convaincre que le vieux avait entièrement raison.

J’ai bien questionné ma mère à son sujet et elle n’a en général pas envie d’en parler, ce que je peux comprendre. Néanmoins j’en connais suffisamment pour savoir que je ne perds rien, que c’est probablement en effet un salaud, sans grand intérêt.

Mais… je ne sais pas à quoi il ressemble et parfois ça m’obsède !

Quand, sur pédéland.net, ces mecs me demandent quelles sont mes origines je ne peux m’empêcher de me dire « mais ça se voit donc tant que ça? ! ! ». J’ai fini par comprendre que ça les excite. J’en viens même à me demander si je suis vraiment mignon ou si je suis juste ça : un fantasme exotique ? ! ! Je ne connaîtrai jamais la réponse mais j’ai fini par les détester, tous ces mecs.

Récemment, alors que je lui demandais de cesser de me parler de manière si peu élogieuse, voir dégueulasse, de mon grand-père, mort il y a quelques années, Elle m’a répondu :

 » Ton grand-père ? ! ! Mais tu sais, il ne t’aimait pas beaucoup, dès que tu avais le dos tourné il t’appelait « le Marocain  » ! « .

Que la boucle soit ainsi bouclée, ça serait presque drôle si ça ne me donnait pas envie de mourir.

Pourtant, dans cette maison c’est bien ce que je suis :

Je suis le Marocain.

Je suis un bâtard.

Je suis pédé.

Je les hais.

 


12 commentaires

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  1. Lovedreamer dit :

    Jean Baptiste, je ne serais pas aussi catégorique que toi, malheureusement on est tous le jouet de ses propres névroses…

  2. ouam-chotte dit :

    Tu m’as beaucoup ému.

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