Les marginaux

 

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- Je ne t’ai pas vu depuis novembre ou décembre. Je te croyais parti… En fait, je m’inquiétais pour toi.

J’essaie d’ouvrir mes récepteurs un peu plus, à la recherche d’une preuve de son hypocrisie mais je ne sens rien de particulier. Je suis surpris, je l’étais déjà de sa manière de m’aborder, de me sourire et d’aller jusqu’à se rappeler mon prénom.

Une personne confiante n’y verrait rien de si extraordinaire, après tout nous avons passé plusieurs soirées à discuter ensemble dans ce jardin. Il faisait tourner un joint et, nous marchions dans ces allées sombres, la nuit entière, comme des monarques décadents pendant que les ombres continuaient leur manège un peu plus loin.

Ce soir, nous restons sur ce banc à les regarder passer en discutant. Il y a bien ce garçon à la chemise blanche que je n’avais jamais croisé et qui chatouille mon intérêt mais je n’ai pas envie d’interrompre ma conversation. Moi qui me plains toujours du manque de chaleur humaine dans ces endroits, je savoure la présence de Sam. Je m’en voudrais si je coupais court à notre échange pour un nouveau corps à corps sans partage. Chemise blanche reviendra bien, un soir de fission interne, quand le feu est si intense qu’il vous donne le courage d’affronter le froid glacial de ces allées.

Je n’avais jamais remarqué que Sam fumait autant. Depuis qu’on a commencé à discuter, il éteint une cigarette pour en allumer une autre. Dans la pénombre mes traits s’étirent encore un peu et, pied de nez de la lune scintillante, Sam a du voir mon regard posé sur sa cigarette car il m’en propose une.

Je m’entends bien avec lui. Nous sommes deux ovnis dans la Maison gay limougeaude. Il se revendique comme marginal. Je ne m’étais jamais vraiment envisagé de la sorte, c’est un mot si fort et si négatif, je me voyais plutôt comme un étranger ou un Alien, ce qui me semble plus acceptable, mais n’a-t-il pas raison ?

Un chômeur qui ne veut pas travailler, qui gribouille des mots mais n’a même pas la volonté de s’y atteler complètement. Marginal, l’idée pourrait finalement me plaire, c’est assez glamour.

Je ne me sens pas complètement à l’aise ce soir, assis à côté de Sam. Sans tabac, sans joint, mes nerfs sont tendus comme les cordes d’une guitare électrique. Je ne dors plus que d’un sommeil de plume, deux ou trois heures par nuit, je le lui dis et il me répond qu’en effet, j’ai l’air fatigué. Ca m’angoisse, j’ai de plus en plus peur de vieillir et je suis persuadé que le manque de sommeil va accélérer le processus et ravager mon visage prématurément. Qu’est-ce que je deviendrais si (quand) dans ces chambres froides, je n’arrive plus à plaire, si je n’ai même plus cette infime consolation ?

Les heures passent, nous parlons Karma, pacifisme, amours perdus, hypersensibilité handicapante, musique, tous les sujets que l’incohérence enchaîne. Chemise blanche est acharné, il passe devant notre banc toutes les dix minutes en tournant invariablement la tête pour me jeter un œil. Je me concentre pour lui envoyer un message télépathique.

Tu es très séduisant.

Une autre fois.

Avec plaisir.

Sam me dit qu’il n’a que des amis hétéros et ce soir, c’est notre première différence affichée. Je me rends compte qu’il n’y a plus que des homos dans mes fréquentations et subitement je me sens banal. Est-ce que j’ai l’air d’une énième dinde ? Non, certainement non, d’ailleurs cette homosexualité, c’est aussi ce que Sam doit venir chercher chez moi. Je suis comme ses amis, différent de la masse mais j’ai ce petit truc qui me rapproche encore de lui. Il doit avoir besoin d’un ami qui comprend ses particularismes gais. De mon côté j’ai peut-être besoin de quelqu’un qui partage ma « marginalité ».

Alors, avant qu’on se quitte, vers 5 h du matin, il accepte mon numéro de téléphone et j’enregistre le sien.

Amis. Pourquoi pas ?

Quand je rentre chez moi, le jour est en train de se lever sur la ville cellule. Je me sens bien. Depuis que j’ai repris le récit de moi-même sur cette page, les barreaux s’écartent, écrire a des vertus magiques. En pensant à la fourmilière qui investira bientôt les trottoirs, je réalise à quel point j’aime ma vie, comme j’aimerais que dure cette soi-disant inactivité. Ces derniers jours, j’enchaîne les invitations à diner, je rencontre des gens, je bronze, je flâne, je papillonne… Je me sens si bien. Peut-être manque-t-il quelqu’un mais …

Oh mon Dieu… non ? Est-ce que c’est ça … être heureux ???!

 


20 commentaires

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  1. Gary dit :

    Bon, mais si la marginalité, c’est juste ne pas avoir d’enfants mais seulement un chat, alors c’est vrai que c’est sympa

  2. Lovedreamer dit :

    La vrai marginalité ce ne serait pas d’avoir seulement les poux ou les tiques du chat ou chien sans avoir l’animal ?
    une tique de compagnie, voilà qui serait vraiment underground !

  3. kitty78 dit :

    Etre heureux? Oui, on dirait bien que c’est un truc tout simple, en fait… Ce n’est peut-être que goûter le temps qui passe au lieu d’être en fuite de soi-même comme tous ces gens qui se noient dans le boulot et les obligation familiales… C’est quelque chose de fugace et de fragile mais quand on a réussi à mettre le doigt dessus une fois, ça revient toujours… :) )

  4. Gary dit :

    Je suis assez d’accord avec Kitty78. Le bonheur, ça dépend bien plus du regard que l’on porte sur le monde que des conditions de l’environnnement lui même (hors conditions extrêmes bien sûr). Par exemple, c’est toujours étonnant de constater que les personnes qui se plaignent le plus du sentiment de solitude sont souvent aussi celles qui sont les plus exigentes (genre, je veux bien parler à Brad pitt, Modiano ou louise bourgeois, les autres vous pouvez aller ch**r), voire les plus méprisantes (Comment oses tu me regarder / me sourire / me parler ?). La solitude, ça peut être une pose, douloureuse parfois, mais une pose quand même.

  5. Lovedreamer dit :

    Kitty: complètement d’accod avec toi. C’est le truc le plus simple qui soit mais comme la simplicité c’est parfois très compliqué à atteindre … :) On se complique beaucoup, beaucoup la vie.

    Gary : je ne sais pas si tu fais référence aux textes plus haut. Je n’y parle pas d’une solitude « physique » mais du sentiment d’être incompris et de ne pas se trouver de semblable.

  6. Gary dit :

    Non, j’ai lu ton texte plus récent juste après. Moi non plus je ne parlai pas de solitude / présence physique. Mais bon, est – ce que c’est possible de trouver quelqu’un de semblable ? Est-ce que c’est même souhaitable ? Est-ce que ce n’est pas un miroir aux alouettes auquel il faut justement renoncer pour gagner en sérénité (si ce n’est en bonheur) ?Quand à être compris …. Dans le meilleur des cas, on peut parfois partager des choses avec un autre, et c’est déjà pas si mal. Te lire me laisse souvent un sentiment d’étrangeté, parce que j’ai parfois l’impression d’avoir un positionnement complétement inverse du tien : je n’ai pas réellement d’attentes vis à vis des autres, je ne cherche rien de spécial. Au final, cela me permet de rencontrer pas mal de monde, et je suis très souvent agréablement surpris (bon, je reconnais qu’il y a eu quelques rencontres dont je me serai bien passé ;-) ).

  7. Lovedreamer dit :

    Je donne le sentiment certainement d’avoir des idées très arrêtées mais pour écrire on est obligé d’en « figer » quelques unes, j’utilise déjà beaucoup trop le « peut-être ». Il y a ce que j’écris et pense aujourd’hui et ce que j’en penserai demain. Je crois être quelqu’un d’ouvert et moi aussi je rencontre pas mal de monde en fait.
    La différence que nous avons peut-être c’est qu’auprès de beaucoup je me sens complètement étranger, c’est prégnant, j’ai le sentiment de ne pas fonctionner de la même manière, d’être un chien qui essaie de parler a des chats ou l’inverse… Quand on rencontre un semblable, quelqu’un qui parle notre langue (mais n’exprime pas forcément la même chose que nous), c’est très agréable, on se sent enfin compris. Imagine qu’autour tous parlent chinois (ou n’importe quelle langue que tu ne comprends pas) et toi seul, français …
    Ca y est, tu tiens l’idée.

    PS: toi-même parles d’un sentiment « d’étrangeté » (pas très « fédérateur », ça) à me lire, « ça se confirme » ! :)

  8. Lovedreamer dit :

    Et pour recouper avec ce que je te disais dans les commentaires d’un autre texte:
    Enfant, tu te sens différent donc tu finis par travestir ce que tu es pour essayer de ressembler aux autres puis un jour tu t’es perdu et c’est « etre soi-même » qui nécessite beaucoup d’efforts.
    Et puis, un autre jour encore tu y arrives, de plus en plus mais tu retrouves les difficultés du début (incompréhension).
    Ainsi va la vie.

    Et ça, ça rejoint peut-être ceci : http://lovedreamer.unblog.fr/2007/09/29/les-emotions-du-zebre/

    PS: quoiqu’il en soit, selon moi, se sentir seul n’est pas forcément une pose

  9. Gary dit :

    Je sais, j’exagère. Mais tu sais, malgré mes p’tites remarques, je crois comprendre ce que tu écris. Parce que, bizarement (;-)), j’ai aussi pendant trèèèèès loooonnnngtemps expérimenté la dissimulation : pd dans un tout petit collège de province au début des années 80, c’était pas coming out tous les jours. Mais par contre, je ne pense pas trop mettre perdu. J’ai porté un masque, c’était une condition de survie. Mais j’ai toujours su qui j’étais, et qu’un jour je recontrerai des gens avec qui je pourrai ne pas me dissimuler (je ne parle pas d’exhibitionnisme, juste de ne pas avoir à me demander comment me comporter). Et cette possibilité de me projeter dans l’avenir (trèèèès loooointain) m’a permi de surnager. En résumé (parce que je m’égare), la solitude, elle peut être subie, elle peut être choisie. Quand au sentiment d’étrangeté, pour moi, c’est pas du tout un repoussoir. j’adore les gens que je trouve a priori différent de moi. Ils sont bien plus intéressant.

  10. Lovedreamer dit :

    Je ne sais pas si tu t’égares. Ce commentaire te rend humain, j’aime bien. Il faut dire que tu n’as pas de blog où tu exposes ta misérable existence :)
    Pour ton expérience, quelle patience terre à terre, déjà !
    Je ne sais pas si au collège, je pensais à tout ça… Au lycée, j’ai vécu cette dissimulation mais pas de la même manière, ça me pesait, j’ai le besoin de « dire », toujours.

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