Un dimanche au zoo

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Faire de sa vie un spectacle c’est lui donner un sens et s’offrir à soi-même une raison d’exister.

 

….

 

J’avais décidé d’aller me promener en ville et me revoilà dans les allées de ce jardin. Ce n’est pas que j’aie envie de baiser, c’est seulement le temps qu’il faut tuer.  Et puis, je me sens exister quand ces garçons me regardent, quand ils m’envisagent, que je suis devenu un morceau de viande visiblement un peu plus appétissant qu’un autre.

J’en croise quelques uns qui semblent affamés et me font comprendre d’un regard qu’on aurait tout à gagner à s’amuser ensemble, dans un coin. « Il faut saisir l’instant » disent les yeux de celui-ci, mais il ne m’intéresse pas. C’est un homme de cinquante ans aux cheveux poivre et sel, habillé avec des vêtements à  la mode qui lui donne une allure plus jeune que la mienne et c’est ce qui me déplait dès le premier coup d’œil. Sa sophistication le rend efféminé et ça tue dans l’œuf tout l’intérêt que son emballage aurait pu me provoquer. De toute façon,  je n’ai envie de rien alors autant faire le difficile, ne céder que si le client est séduisant au point qu’il serait « péché »  de ne pas se laisser tenter.   Je voudrais ne pas laisser croire à la victime de la mode qu’il peut espérer quelque chose et pour cela il faudrait que je ne pose plus mes yeux sur lui mais je ne peux m’en empêcher. J’aime surprendre son regard, ça me rassure sur moi-même, je crois que je deviens une pétasse narcissique primaire.

Comme chaque dimanche, les lieux sont investis par une foule hétérosexuelle qui exhibe sa progéniture.  Même si, l’habitude aidant,  je le vis de mieux en mieux, tous ces gens en famille me renvoient à ma solitude et me plongent dans l’amertume. Ils ont un comportement assez odieux, c’est comme s’ils s’imaginaient que ce jardin est leur dû après une semaine de labeur, que leurs enfants ont plus besoin de verdure que moi, maudit célibataire. Ils avancent en rangée de deux ou  trois et ne s’écartent même pas pour m’offrir un passage convenable. Ils se contentent de me regarder sans aucune retenue, comme on regarderait un animal de zoo. On cherche sa race, on étudie son pédigrée, on s’ébahit sur son plumage ou on lance une mine de dégout devant sa laideur mais on lui est supérieur, ça ne fait aucun doute.

Moi, j’ai envie de leur montrer les dents et comme toujours, je rêve que je sors mon cellulaire et me lance dans une conversation animée audible par toute l’assemblée sur un rayon de deux kilomètres.

«  Mon pauvre Louis, aujourd’hui, tu sais bien, c’est la journée des poules pondeuses… Je n’ai rien contre ces chers hétérosexuels – on est tous le fruit d’hétérosexuels- mais il me tarde qu’ici ça redevienne un parc d’attraction gay»

 

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Je me vois le faire, chaque semaine je peaufine un peu plus mon dialogue revendicatif mais je ne trouve jamais la force de dépasser le fantasme. J’ai fini par comprendre que je suis aussi amer parce qu’en plus de me sentir exclu, je suis persuadé que tous ces gens savent,  à la seule vue de ma solitude et de mon allure, que je suis une des fiottes qui viennent » draguer » ici. Je ne supporte pas qu’on puisse s’imaginer que j’ai honte de ce que je suis et par cette conversation, je pourrais signifier à tous à quel point j’assume ma condition.

Je suis dépassé par deux garçons de mon âge qui discutent en marchant. Ils semblent très complices, peut-être un couple qui cherche à s’acoquiner d’un troisième ou est-ce moi qui ait l’esprit mal placé et sont-ils simplement là pour profiter du cadre, il est vrai, fort joli.

Machinalement, je tire sur les pans de ma chemise pour qu’elle cesse de révéler mes formes. J’ai toujours eu un peu de ventre mais depuis que j’ai arrêté de fumer il a encore pris de l’ampleur et je me sens monstrueusement difforme. Chaque soir, je me dis que je vais me mettre aux abdos dès le lendemain mais le matin l’idée de passer une demi-heure à suer sur une serviette me fait trembler d’ennui. Il me semble que j’ai mieux à faire, je ne travaille pas mais j’ai toujours dix minutes de retard sur mon programme et je suis constamment pressé.

Mon ventre subjectif ne semble pas déranger le garçon le moins brun du couple qui se retourne pour me regarder. Il est assez séduisant mais la proximité de l’autre interdit tout contact, je n’ai nulle envie de quelque chose d’original et je prêche pour « la paix des ménages ».

Je continue de parcourir les allées,  croise quelque promeneurs sans équivoque mais aucun ne m’interpelle et je commence à m’ennuyer. Je m’approche du petit mur et me penche pour contempler le manège en bas de la falaise quand, sur un banc derrière moi, des mots d’anglais incongrus me tirent de mes pensées. 

Qui peut bien parler la langue de Patsy au milieu d’un jardin public de l’immonde ville crachat ?

Je me retourne et découvre un blond d’une quarantaine d’année qui s’excite au téléphone. Aucune trace d’accent français, il semble s’exprimer dans sa langue maternelle. Avec sa mâchoire carrée et ses yeux bleus il n’est pas si mal mais il a l’air très hétéro, sa famille n’est probablement pas très loin. Je l’observe un moment en essayant de comprendre ce qu’il raconte, sans grand succès. 

Tandis qu’il s’interrompt pour laisser parler son interlocuteur, ses yeux accrochent les miens. Je décide de soutenir son regard et ses lèvres esquissent un sourire.  

(A suivre…)

 

Dans le prochain épisode, je ne tombe pas amoureux d’un étranger et je ne quitte pas la ville moisi à bord d’un hélicoptère noir.

 

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2 commentaires

  1. Nicolas Bleusher dit :

    « Dans le prochain épisode, je ne tombe pas amoureux d’un étranger et je ne quitte pas la ville moisi à bord d’un hélicoptère noir. »

    Quel dommage.

  2. Lovedreamer dit :

    N’est-ce pas ? Surtout pour l’hélicoptère …

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