Détournement de grenouilles suedoises

 

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(Début du texte : ici)

Je suis un peu décontenancé. Quelqu’un qui n’affiche pas un visage impassible c’est tellement rare dans ces lieux de chasse, où la norme de communication, odieuse, est un mépris silencieux. Je m’installe sur un banc à quelques mètres du sien et je l’observe du coin de l’œil. Il tourne la tête pour me regarder et plusieurs fois, il me sourit à nouveau. Je n’essaie pas de lui répondre, je m’en sens incapable mais je continue de le fixer sans ambigüité.

Le jeu n’est pas sexuel, il m’intrigue et j’ai envie de discuter un peu, de faire sa connaissance. J’aime découvrir la vie des gens et j’ai envie qu’il me parle de la sienne, je sens qu’il a des choses à raconter. Il y a dans ses yeux une fragilité enfantine qui me déconcerte, elle tranche avec la sobriété si adulte de sa tenue, chemise blanche sur pantalon noir.

Derrière lui, la victime de la mode fait son apparition dans mon champ de vision. Il essaie de capter mon attention mais devant mon absence de réaction, il va s’installer sur le muret pour contempler notre manège. Je décide d’en faire abstraction, le regard des autres ne me gâchera plus la vie, je m’en suis fait la promesse.

Cependant, je dois trouver un moyen de briser la distance et d’entrer en contact avec l’étranger. Je prends sur moi, me lève et marche nonchalamment dans sa direction en cherchant une formule pour l’aborder. J’ai l’impression qu’il se ratatine sur son banc à mon approche mais quand je m’apprête à lui parler du soleil il me devance et me lance un « bonjour » franc avec un accent très prononcé.

Je le salue à mon tour et lui demande en anglais si je peux m’asseoir à ses côtés. Il se pousse un peu en souriant encore tandis que mon corps s’écrase sur le banc. Nous commençons à discuter dans ce qui semble être sa langue. J’ai beaucoup de mal à faire des phrases correctes. Plus que le vocabulaire, c’est la confiance en soi qui me fait défaut et rend ma syntaxe difficile. Je bredouille comme un pauvre hère, lui ne se départit pas de son sourire et me regarde avec des yeux tantôt anxieux, tantôt curieux. Ses mains qui ne semblent pas trouver leur place révèlent à quel point la situation le met mal à l’aise.

Il s’appelle Andrew, est suédois et possède une maison dans un petit village à une vingtaine de kilomètres de la ville désespoir.

-  Tu es venu dans ce jardin pour profiter un peu du soleil ?

-  Oui et non… Tout à l’heure, je vais à la messe dans l’église juste à coté et comme je suis en avance …

Je lui demande de répéter mais quand le sens de sa phrase ne fait plus de doute, je ne peux m’empêcher de le regarder d’un nouvel œil.

Je me méfie de ceux qui vouent un culte à Dieu à travers les barreaux d’un dogme. Ce sont souvent des gens intolérants et il me semble que c’est la démonstration des limites de leur esprit. J’ai du mal à comprendre comment une personne intelligente peut prêter foi à des concepts si simplistes qu’ils en sont bêtifiants (ce qui est probablement révélateur de ma propre intolérance).

Et puis, peut-être me suis-je trompé et n’est-il pas à la recherche d’un autre garçon ? Je décide d’en avoir le cœur net.

-   Oh… Je pensais que tu étais …

-   Euh, oui … Je le suis.

-   Gay ?

-   Oui, gay. Et toi ?

-   Moi aussi, oui.

-  Tu as l’air si hétéro. J’adore. Je ne supporte pas les garçons efféminés.

Plus je le regarde, plus nous discutons, moins il m’attire physiquement mais je suis allé trop loin pour faire marche arrière. Et puis, un suédois homo qui attend la messe dans un lieu de chasse, voilà qui n’est pas banal et me change des autochtones souvent si ternes.

Je cherche mes mots puis lui propose :

-  Tu veux venir boire un verre chez moi… après l’église ?

-  Oui, pourquoi pas ? Tu me plais beaucoup.

-  Cool

-  Ou peut-être même que je peux aller à la messe une autre fois et t’inviter à manger une salade chez moi ?

Cette idée est angoissante mais je tente un sourire.

-  C’est notre première rencontre et je te détournerais déjà de Dieu ? Je ne sais pas si c’est un bon début.

 

(A suivre…)

 

Dans le prochain épisode, je ne deviens pas bilingue après trois Tequila Sunrise et je ne suis pas traqué par une bande de mormons dépressifs à travers une forêt de conifères de l’arrière pays limougeaud.

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