Les malaises du morse et la voiture du jardinier

 

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Pour lire le début du texte, cliquez sur la partie qui vous intéresse : I, II, III

Il ressemble à un morse, je le reconnais immédiatement. Nous avions passé un bout de soirée à discuter ensemble sur un banc de ce jardin avant d’aller piteusement chez lui frotter nos corps l’un contre l’autre. Il avait ensuite voulu me donner son numéro de téléphone et j’avais pour une fois réussi à ne pas céder aux exigences de la réciprocité, ce qui avait été un exercice particulièrement difficile. Alors qu’il griffonnait ses coordonnés avec application, il attendait que je lui donne les miens, c’était palpable. Moi, je m’efforçais de faire comme si de rien n’était, je continuais à converser en enchaînant les sujets pour éviter surtout que le silence ne s’installe et révèle le malaise qui s’insinuait entre nous.  C’était l’époque où je commençais à m’affirmer et m’exerçais à n’être que moi-même en toutes circonstances.  Ce garçon m’ennuyait tristement, dans ses mots comme dans ses caresses,  je n’avais aucune envie de le revoir et j’étais las d’être dérangé au téléphone par des gens à qui je n’avais rien à dire. Je m’étais contenté de glisser son bout de papier dans mon portefeuille avant de quitter son appartement et je ne l’avais, bien sûr, jamais appelé.

Je me demande s’il m’en tient rigueur et si c’est pour ça qu’il me scrute de la sorte mais ses yeux sont maintenant posés sur Andrew. Je suis persuadé qu’il comprend, en me voyant en sa compagnie, que nous venons de nous rencontrer dans les allées et je l’entends se dire : « décidemment quelle salope celui là, toujours en chasse ». 

Alors, pour lui montrer à quel point son opinion m’indiffère, je le salue de manière enjouée en mimant un sourire. Il entreprend de répondre mais j’ai déjà tourné la tête pour couper court à toute ébauche de conversation. Quand je me sens agressé je deviens détestable.

Jusqu’au parking, nous ne croisons plus que des familles qui coordonnent air méprisant et manières étriquées, parfaites ambassadrices de la ville déchet. Je m’attendais à ce qu’Andrew conduise une grosse berline allemande ou anglaise et je suis surpris quand, grâce à un boîtier qu’il sort de la poche de son pantalon, il fait clignoter bruyamment une sorte de petite fourgonnette blanche assez disgracieuse.

-  Nous y sommes, tonne-t-il dans son anglais impeccable.

Soudain, je me demande ce que je fais là. Parmi ces gens. Avec lui. Je me mets à envisager que la soirée se passe mal et qu’il ne veuille pas me ramener et j’ai l’esprit traversé par une fulgurance d’angoisse mais je ne m’écoute pas, je l’imite et ouvre la portière du passager. Au pire, je pourrais toujours rentrer en stop et ça sera l’occasion de vivre de nouvelles aventures.

Le désordre que je découvre à l’intérieur de l’habitacle est assez rassurant sur la santé mentale de l’étranger : ainsi il a donc des défauts d’humanité ! J’attrape la boîte de mouchoirs qui traîne sur le siège et souris quand je la lui tends afin de m’asseoir à ses côtés.

-   Oh, je suis confus. Cette voiture sert surtout à mon jardinier quand il vient faire des achats en ville. Je ne pensais pas rentrer avec un joli garçon.

Je m’enfonce dans mon siège sans dire un mot. Il glisse sa clef dans la serrure du tableau de bord puis se tourne vers moi et pose sa main sur ma cuisse.

-   Quelle chance qu’on se soit rencontrés comme ça dans ce parc. C’est un signe du Destin, tu ne crois pas ?

D’habitude, c’est moi qui doute de l’existence du Hasard et use de ce genre de formules mais en l’occurrence,  il me semble que nous avons quand même beaucoup aidé le Destin en décidant d’aller chasser dans ce jardin. J’ai l’impression qu’il m’entreprend comme si j’étais une jeune donzelle d’un autre millénaire. Ca aurait certainement pu me séduire si mon interlocuteur me plaisait lui-même un peu plus, peut-être même que j’adorerais ça mais je ne dois pas le laisser se fourvoyer. Il a l’air, malgré nos différences, d’être un gentil garçon et je ne voudrais pas lui faire de la peine.

-    Andrew,  carpe diem.

-    Quoi ?

-    Il faut juste profiter de l’instant, prendre ce qu’il y a à prendre sans se projeter.

-    Bien sur, tu as raison.

-    Et puis… Il ne faut rien attendre de moi.

Ca y est, je l’ai dit. Il retire sa main et se renfrogne légèrement puis démarre et nous quittons le parking dans le silence. Je regarde à travers la vitre les voitures garées là et je cherche parmi les passants un visage qui ne me laisserait pas si indifférent. Je ne le trouve pas, c’est évident.

(A suivre …)

 

Dans le prochain épisode, je n’ouvre pas la portière pour me jeter sur le bas côté de la route afin d’éviter un carambolage mortel et je ne suis pas pris de fou rire en imaginant un mariage franco-suédois dans une robe de soie blanche et rose bonbon.

 


8 commentaires

  1. littleblue dit :

    ça y est!je suis accroc!c’est aussi bien que desperate housewives…c’est en combien d’épisodes et combien de saisons?
    J’adore les conclusions aussi!

  2. Querelle dit :

    C’est quoi le rapport entre psychorigide et le désordre, j’ai du mal à capter pour le coup. Tu vas surement m’éclairer :)

  3. Lovedreamer dit :

    Querelle : j’associe les psychorigides aux personnalités obsessionnelles, ce qui apparemment est une erreur. Quoique…
    Ce texte est, comme d’habitude, un premier jet auquel j’apporte des modifications de ci de là. Ton com m’a donné l’occasion de changer de formule, psychorigide étant en plus un mot à la mode assez laid.

    Littleblue : Merci du compliment. J’espère que tu fais référence à une des deux premières saisons !
    Quant au nombre d’épisodes, c’est comme pour une série télé, on le connait quand le show s’arrête :)

  4. Nicolas Bleusher dit :

    Cette photo de l’œil à la mouche, de la mouche sur l’œil, de l’œil exorbité, le vert du corps de cette mouche sur le rose nervuré de l’œil.. Pas pu lire le texte !

  5. Pierre-Yves dit :

    Comme littleblue, j’aime bien les annonces en fin de texte. J’aurais du attendre la publication du dernier épisode avant de lire le premier. Je me suis fait prendre. C’est habilement mené et j’attends la suite…

  6. Lovedreamer dit :

    Pierre-Yves : je commence à l’écrire. Ton commentaire me fait très plaisir :)

    Nicolas : tu as du recevoir la visite de mon joli coursier dans ta boîte à lettre, torse nu, c’est de saison. J’inaugure avec toi mon service de livraison à domicile…
    J’ambitionnais de provoquer un certain malaise en utilisant cette photo que je trouve remarquable mais ça dépasse un peu trop mes espérances ;)

  7. ouam-chotte dit :

    Un coursier tout nu ? Et moi, et moi !!!

  8. Lovedreamer dit :

    Malheureusement, Diégo a pris ses congés mais je peux t’envoyer Svetlana, mon assistant blond, dès qu’il aura fini de retoucher sa petite robe échancrée.

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