La guerre du lave-vaisselle

soldatcigarette.jpg

 

« Tous les jours le même scénario.

Lever à 18h30, la diva est derrière son écran, je lance un « bonsoir » auquel invariablement il répond par un « salut ». Je cherche un bol pour faire chauffer de l’eau pour mon thé. Il n’y en a plus et le lave-vaisselle est plein. Tout est propre car il l’a déjà fait tourner.

Comme hier.

Hier je l’ai vidé. Ma petite guerre, mesquine, minable, c’est de ne pas le faire aujourd’hui, ne pas être complètement son esclave. Cette machine pleine est devenue le symbole d’un combat.

Je sors un bol, une cuillère, un sachet de thé. Quand l’eau est chaude je réunis les trois et repars vers ma chambre.

Comme chaque jour j’allume mon ordinateur. Direction Hotmail. Rien d’interessant, aucun courrier perso. Je fais mes deux loteries quotidiennes et je me demande sur quel site aller traîner ma solitude.

J’allume ma deuxième cigarette et je repense à ce mec que j’ai rencontré hier sur un site de « drague » . Il a internet depuis peu, « je ne sais pas encore bien m’en servir » dit-il. Je lui réponds « Ca viendra rapidement » et un, devenu rituel, « internet est un média dangereux ». Je ne développe pas. Il dit « tout est dangereux quand on ne sait pas s’en servir ». Je réponds « peut être ». Je ne veux pas lui dire que je passe beaucoup de temps sur le web. Je réflechis et réalise l’ampleur des dégâts. Je ne passe pas « beaucoup de temps » sur le net, je ne fais plus que ça. Je suis devant l’écran du réveil au coucher. La connexion continue de tourner quand je dors pour télécharger divers films ou séries. Il est 5h du mat et j’essaie de quantifier : je suis sur mon clavier depuis quoi ? 12, 13 h d’affilée. A part des courses rapides je n’ai rien fait d’autre. J’ai probablement un teint affreux et des cernes sous les yeux mais je m’en moque. Ici je contrôle. Ici je suis le dieu d’un petit univers merdique. Ici personne n’a le pouvoir de me faire du mal. Je suis en train de devenir un légume ou peut être un logiciel… La photo que j’affiche sur MSN date de 2002, semblant montrer que tout s’est figé. Ai-je encore une identité dans le monde réel ? Je me demande si quand il dit « savoir s’en servir » cela signifie aussi savoir gérer le temps qu’on passe dessus. Je me dis que peut être je le recroiserai dans quelques années ou quelques mois et que lui aussi sera devenu un « meuble » de la toile qui connait si bien les codes de ce monde virtuel qu’il en oublie presque de sortir, de décrocher. A la fin de la soirée j’ai ouvert un autre compte mail. Je n’avais jamais compris pourquoi on nous demande souvent de recopier une série de lettres et de chiffres pour valider une inscription et sur ce site la réponse était là : « pour vérifier que ce n’est pas un robot « . En suis-je cependant si loin ?

Cette réflexion est devenue celle d’une page internet, la boucle semble bouclée.

Pourtant le monde virtuel a changé lui aussi. En 2000 on critiquait le quasi monopole de Microsoft, on disait « regarde sur un moteur de recherche » et la pub « va chercher Lycos » pouvait nous faire sourire. En 2007 on dit « regarde sur google », personne ne sait si Lycos existe encore, on cherche des blogs sur Google blogs, des photos sur Google image, des cartes sur Google maps, je ne sais quoi sur Google earth, on regarde des vidéos sur Youtube racheté par Google, et beaucoup ont une adresse électronique Gmail… Suis-je le seul à être effrayé ? Si vous l’êtes aussi soyez « subversifs »: passez de temps en temps par Yahoo, Altavista ou n’importe quel autre moteur de recherche et regardez les vidéos sur le français (comme son nom l’indique) Dailymotion.

Dans l’autre monde la diva est sortie. J’ai tout géré façon sprint: je suis allé chercher mon linge sec sur la terrasse, j’ai mis une machine à laver en route, préparé un autre thé, monté le chauffage, pris une douche et finalement… j’ai vidé le lave-vaisselle. »

 

En Janvier 2007, je postais ce texte sur cette page désertique. Quelques temps plus tard, je disais à Louis qu’un jour je ne saurais même plus qui était la Diva (mon ancien colocataire, le porc à cause de qui j’ai du quitter Toulouse), que ce serait un personnage si lointain qu’il ne signifierait plus rien pour moi, que tous mes problèmes de l’époque se seraient envolés et que cette idée me donnait la force de continuer.

Je remets ce texte sur le devant parce que c’est une manière on ne peut plus simple de poster un billet mais aussi parce que ce fut un petit choc de tomber dessus aujourd’hui, parce que je ne pense plus jamais à la Diva et aux soucis qu’il m’occasionnait. Ainsi, je mesure le chemin parcouru, la si longue route qui m’a mené jusqu’ici et me conduira bien plus loin encore.

Un jour, les problèmes que je rencontre en ce moment n’existeront plus.

Il en est de même pour les vôtres, c’est une certitude.

Enfin, je suis persuadé que la voie de la libération commence là, devant un lave-vaisselle plein dont on refuse de s’occuper, qu’il n’y a pas de petits combats, qu’ils ont tous une importance vitale dans la guerre qui mène à devenir enfin soi-même.

Je n’aurais jamais du vider ce putain de lave-vaisselle !

 


16 commentaires

1 2
  1. Camille dit :

    Dans la salle de bains, il y a le lave-linge.
    Il a pris la place du bidet, et plus que ça. C’est pourtant pratique un bidet. J’adore les bains de pieds. Je ne me vois pas, assis devant la télé, les mettre dans une bassine.
    Dans la cuisine, il n’y a pas de place pour le lave-vaisselle.
    C’est moi qui en ai décidé ainsi. Je ne pouvais avoir que gain de cause. Parce que mon chéri fait la popote. Il cuisine ce qu’il a acheté. C’est son truc.
    En contre partie, je fais la vaisselle.
    C’est délicieux ? Mieux, c’est vital. J’ai besoin de faire la vaisselle. Même les couverts que j’essuie. Surtout les lames de couteaux. Je ne supporte pas les traces que laisse l’eau qui sèche.
    Devant l’évier inox, mes pensées sont toutes à moi. Ou plutôt, je suis seul avec elles. Alors, je fais le point. Je me ressource. Tout à mes questionnements, à mes pôles d’intérêt, à mes émois, à mon amour. Tout à moi !
    Si je coupe un concombre en rondelles, je compte les rondelles.
    Si je me branle, je compte les coups de poignet.
    C’est lassant. C’est complètement toqué.
    Avec assiettes, verres, gamelles et bidons, parce que je suis congénitalement méthodique, attentif et soigneux, et que je les oublie donc, je suis enfin seul avec moi-même.
    Je crois que c’est Boris Vian qui disait que ces moments-là, il ne les trouvait qu’aux toilettes.
    Ça ne t’étonnera pas, la brosse ou l’éponge à la main, je préfère les fragrances d’eucalyptus ou de citron.
    Je suis un lave-vaisselle.
    On ne me fera jamais « le coup du lave-vaisselle ».

  2. Lovedreamer dit :

    Ouam : oui c’est une petite goutte mais pas mesquine in fine :)

    Camille : Enchanté, je n’avais jamais rencontré un lave-vaisselle qui parle le français et je n’ai jamais pu non plus trouver d’interprète.
    Je demeure surpris que l’évocation de ton compatriote, celui de mon ancienne diva de colacataire provoque tant de réactions. Ainsi le lave-vaisselle est un sujet d’actualité au moins aussi chaud que le pouvoir d’achat et les culottes de Carla, qui l’eut cru ?
    Quant au truc de Boris Vian que tu pratiques, toi, en lavant ta vaisselle, quand on vit seul on a tout loisir de s’y employer à peu près partout …

  3. kitty78 dit :

    C’est vrai qu’il n’y a pas de petits combats. Ca c’est une putain de grande vérité. Même si j’ai un boulot, moins de problèmes de sous et que je vis dans la délirante et surpeuplée région parisienne, je la côtoie tout les jours cette vérité! Les combats, on les déplace avec nous et il y en a toujours de nouveaux, de toute façon. Mais c’est pour les mener qu’on est en vie, non? Biz :)

  4. Lovedreamer dit :

    Peut-être… Je ne sais pas, presque tous les problèmes de l’Homme sont créés par l’Homme.
    Ca pourrait être si simple.
    Bises

  5. Gary dit :

    Tout est dans le « pourrait ». Parce que cela ne l’est jamais, simple. Dès que l’on partage un espace commence le renoncement, les p’tites négociations. Après, tout dépend des enjeux de la relation, de ce qu’on est près à échanger, à négocier avec l’autre. Parfois, on tient tellement à l’autre qu’on est près à tout. D’autres fois, le simple fait de vider un lave vaisselle devient une épreuve insurmontable (et je parle même pas de ramasser les chaussettes sales, …. ARRRRGH !!!!).

    Sinon, j’adore Toulouse. C’est ma deuxième maison. je peux comprendre que ça puisse être dure d’y renoncer.

  6. Lovedreamer dit :

    Salut Gary, je voulais parler du monde en général, de sociétés, de norme et de système.
    Mais au fond, que serait le monde sans relations ?!

1 2

Lusopholie |
Wladimir Vostrikov - France |
Critica |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Dolunay
| "Le Dernier Carré"
| Les terres arides de l'isol...