La fille du bunker

Je lui souris en essayant de la regarder dans les yeux. Ils sont jolis, c’est plus facile. J’étais arrivé ici énervé, contre la Machine, contre ses automates qui ne réfléchissent pas et veulent seulement me faire entre dans leurs cases rassurantes. Je provoquais des éclats imaginaires, inventais des formules sanglantes, démontrant toutes la vivacité de mon esprit, la légitimité de mes choix, la bêtise de leur vie et de leur sacro-saint système et puis, je suis entré dans le bunker après avoir écrasé rageusement ma cigarette et j’ai été accueilli par une fille très gentille, presque trop, encore plus polie que moi. Elle m’a proposé de m’asseoir pour attendre mon rendez-vous et j’ai trouvé sur la table une feuille de chou locale. Je l’ai parcourue avec mépris en cherchant la page de mon horoscope.

« Capricorne. Travail : mettez de l’eau dans votre vin ou gare aux répercussions. »

Je savais que c’était des foutaises mais ça avait l’air de correspondre, alors j’ai décidé d’être conciliant, de faire semblant encore une fois.

-   Quels sont vos projets professionnels ?

(Ouvrir une baraque à frites sur le bord de la nationale)

J’essaie de lui inventer quelque chose, sans grande conviction, je lui parle de piges journalistiques, de critiques de cinéma, d’annonces sur internet que je parcours régulièrement. Elle ne semble pas plus convaincue que moi mais elle continue d’avoir l’air aimable et intéressé par mon triste sort.

-    Ca m’embête qu’à 33 ans vous n’ayez aucun projet d’avenir.

-    32, s’il vous plait.

Elle ne remarque pas que je plaisante, alors je le précise mais elle n’a pas le temps de sourire, il faut absolument qu’elle prouve à sa direction, l’ordinateur central, son efficacité à trouver des solutions concrètes qui puissent être contenues dans son logiciel.

-    Et vous aimeriez faire quoi ?

(Gagner au loto. Etre heureux. Manger une glace à la vanille et aux noix de macadamia à la terrasse d’un bar d’une autre ville. Avoir un flash qui me révèle mon avenir. Rentrer chez moi. Mourir.)

-    Je n’ai pas de vocation, à proprement parler.

Elle finit par me proposer ce que j’attendais qu’elle me propose, un bilan de compétences approfondi. Elle commence à m’expliquer en quoi ça consiste mais je lui réponds que je le sais déjà, que j’en ai déjà commencé deux, un que j’ai du interrompre pour déménager sur Toulouse, un autre avorté pour cause de sevrage.

-    J’espère que cette fois sera la bonne et que vous pourrez aller jusqu’au bout.

Moi, j’espère que je ne pourrais pas, que le Destin a choisi ce moyen pour me faire comprendre que j’allais bientôt partir. Je tente de me convaincre que c’est un signe, que « jamais deux sans trois » et je ne fais même pas semblant de trouver son idée formidable.

Quand elle oublie de me donner le compte-rendu de notre entretien et que je dois le lui demander, je pense que si j’étais autre, j’aurais pu travailler ici, parmi les automates, vivre dans une grande maison avec un mari sérieux et un gentil chien, peut-être deux, et un chat que j’aurais appelé « Cannelle » ou « Mistigri » mais que nous surnommerions tous « Minet ».

Peut-être alors serais-je heureux…

Je lui souris encore en prenant congé, je quitte le bunker et recommence à errer.

 


7 commentaires

  1. ouam-chotte dit :

    Bien sûr que c’est un signe, il y a des signes partout, suffit de les lire ! Casse-toi de ce trou à rat !
    Et si Paris est un peu cher, retourne au moins à Toulouse, va à Nantes ou Marseille, viens à Lyon, il y a encore des plans potables dans nos (grandes) villes de province. Tu n’auras qu’à considérer que ton déménagement n’est qu’une étape vers la capitale !

    Raaaah je sais, ce n’est pas si simple…

    Et arrête de regarder les filles ;)

  2. Nicolas dit :

    Ce genre de proposition de bilan de compétences, c’est souvent de la connerie. Soit tu tiens fermes et ils vont conclure à un métier du genre personne te financera une potentielle formation car ça embauche pas ; soit ils vont t’aiguiller sur l’un des 16 secteurs qui recrutent…

    Ca te dit d’être opérateur en fermentation artisanale ? :)

    Courage et comme le dit Ouam, essaye de te barrer dans une plus grande ville.

    Kiss from Lyon

  3. Pierre-Yves dit :

    Pas de vocation… Vraiment ? J’en suis pas certain.

  4. Lovedreamer dit :

    Pierre-Yves : ça fait plaisir de se sentir compris :)

    Nicolas : je n’attends rien de ce bilan de compétences si ce n’est peut-être une occupation et comme je suis un peu narcissique, une nouvelle analyse de moi. Bises à toi.

    Ouam : Non, ce n’est pas si simple.

    J’avais écrit un texte ici sur des interrogations quant à une possible hétérosexualité refoulée chez moi. C’était vraiment n’importe quoi mais quand même, je sais reconnaître les jolies choses :)

  5. Farfalino dit :

    ëtre au chomage me terrifierait, me pousse à ne pas tenter d’aventure professionnelle, et aussi accepter parfois n’importe quoi. La passion pour l’informatique a tourné à l’alimentaire nécessaire pour rembourser le prêt de la maison. Quelle tristesse !

    Pas facile de trouver sa voie et surtout d’avoir les moyens économiques et intellectuels de la suivre.

    J’espère que tu trouveras la tienne. Et comme dit lao-tseu, « il faut te couper la tête » … (Tintin!) je plaisante évidemment.

    amuse-toi bien.

  6. Gary dit :

    Entre le tout et le rien, il peut y avoir quantité d’étapes intermédiaires. Tu peux avoir un objectif sur le long terme (vivre de ta plume) et en attendant avoir une activité plus alimentaire (ce qui n’a rien de déshonnorant). De toute façon, Ouam n’a pas tord ( de mon point de vue), Limoges semble te paraliser.

  7. Lovedreamer dit :

    Gary : Bien sur que Limoges me paralyse.
    Si je savais comment en partir, je m’y serais employé depuis longtemps. C’est ce que j’essaie de faire depuis un an et demi.
    Cercle vicieux, je ne souhaite pas trouver un job alimentaire qui m’y emprisonne.

    Farfalino : La première partie de ton commentaire m’évoque, pile-poil, « ils ont peur de la liberté » de Keny Arkana. D’autres ont peur d’être heureux, alors pourquoi pas ?

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