Rétrospective (Affirmative Redaction)

Quand j’ai fini de lui exposer mon parcours professionnel, j’ai l’impression très étrange d’être dans la peau de Louis, le narrateur mort vivant de « Entretien avec un Vampire » d’Anne Rice.

-  Wow ! Je n’avais jamais eu à traiter une vie professionnelle aussi … Riche ?

Je me sens soudain incroyablement triste. Ce n’était pas possible de faire simple quand tout se mélange : les erreurs, les coups du sort, les choix du cœur,  les déménagements,  tout ce passé qui oriente fatalement le futur, qu’on le veuille ou non. Il a fallu survoler ma vie entière et réveiller un à un les fantômes de ma mémoire. En la regardant finir de griffonner ses pages, les larmes me montent aux yeux. Encore une fois, j’étais arrivé énervé, malgré le timbre de nicotine collé sur ma cuisse mais sa gentillesse et sa compréhension – son humanité en somme – me désarment. En rentrant chez moi, les automates que je croise me renvoient à mon irritation. Je me sens odieusement supérieur et me demande ce qu’ils pourraient bien m’apprendre, tous, que la vie ne s’est pas déjà chargée de me faire entrevoir.

Je suis un bâtard homosexuel métis  hypersensible à l’esprit vif et au « tout petit supplément d’âme ».  Un peu prétentieux, on peut trouver mon nom dans n’importe quel dictionnaire parmi les synonymes du mot « différent ». Je suis né à la marge, discriminé dès mon premier cri parce que j’avais la peau violette. J’ai été élevé par des grands-parents paysans dans le trou du cul du monde. Le curé de leur paroisse a refusé de me baptiser parce que je n’étais pas le fruit d’une union légitime et que mon père était assimilé à un musulman. J’ai été vampirisé par une fillette blonde et persécuté par les idiots de mon village. J’ai côtoyé des médecins, des putes, des flics, des toxicomanes, des hommes d’affaire, des dealers, des guérisseurs, des artistes, des fonctionnaires et des voleurs. J’ai été éboueur, manutentionnaire, préparateur de commandes, ouvreur de cinémas, télévendeur, opérateur de saisie, technicien et animateur radio. J’ai déménagé 12 fois ces dix dernières années. On m’a abusé, volé, trahi, bafoué, on m’a aidé et aimé aussi. J’ai gouté l’herbe, la cocaïne, l’héroïne, l’extasy, j’ai été un toxicomane médicamenteux et un alcoolique. Je n’ai pas rencontré le bonheur. J’ai tenté de me suicider cinq fois. J’ai fait deux sevrages infructueux et un réussi. On m’a mis un couteau sous la gorge dans une rue sombre de la ville vomi. On m’a frappé jusqu’à me faire tomber en plein milieu du Marais parisien, pour me voler mon téléphone portable. Un dealer m’a vidé une bombe lacrymogène sur la face lors d’une transaction au milieu de Guéret.  J’ai passé une journée entière à danser solitaire en parcourant les rues de la capitale dans l’indifférence puis j’ai acheté des dizaines de roses que j’offrais aux passants en échange d’un sourire. Je me suis échappé de Saint Anne sans aucune métaphore.  J’ai été trop amoureux d’une crotte et pas assez d’un gentil garçon. J’ai fait pleurer ma grand-mère, congédié ma mère, perdu ma meilleure amie. J’ai essayé de dormir dans un cimetierre en rentrant à pieds d’une free party en pleine campagne. J’ai été gigolo à domicile chez l’habitant* d’une banlieue chic de la capitale pendant deux mois avant de démissionner pour incompatibilité avec ma nature profonde et d’être remplacé par une chinoise experte. J’ai été conduit aux urgences après être tombé du balcon d’une boîte de nuit. J’ai avorté des études de psychologie, de langues étrangères et de Droit. J’ai été victime d’homophobie à plusieurs reprises. Inspiré par le Téléthon, j’ai organisé un bref Joaquim-Action dans les rues de Poitiers sur le thème « Sauvez ma soirée, donnez-moi un euro pour faire la fête ».  J’ai attrapé un rhume en faisant l’amour sur une plage, un matin d’automne. J’ai passé des nuits entières dans des jardins publiques à chercher un peu de chaleur. J’ai laissé derrière moi des dizaines de personnes qui m’étaient chères.  J’ai assisté à trois enterrements et un seul mariage. J’ai perdu 30 kilos en quelques mois et beaucoup de stress.  J’ai vécu ma propre version non censurée de la vidéo de « Justify my love ». J’ai passé une semaine dans la suite d’un Hilton et d’innombrables nuits dans le placard d’un « Première classe ». J’ai entrepris 3 ou 4 psychothérapies. J’ai eu deux crises de foie mais j’ai eu faim aussi et rien d’autre à manger qu’une motte de beurre sans un quignon de pain pour la tartiner. J’ai eu une mouche de compagnie pendant trois jours. J’ai été flamboyant, brillant, mesquin et minable.  J’en passe et des meilleures, j’ai été le héros d’une dizaine de téléfilms de M6 que personne ne verra jamais, si ce n’est peut-être mon ange gardien en projection privée.

J’ai vécues des choses que je ne pourrais décrire malgré mon impudeur graphique et la législation sur la liberté d’expression. Je ne regrette rien de ma vie, pas même une seconde. Je n’envie pas les gens riches qui bossent 16 heures par jour; entre esclavage et pauvreté, je choisis la liberté. Longtemps j’ai mal vécu mon sentiment d’être différent, aujourd’hui je préfèrerais crever que d’être comme tout le monde.

Parfois, je me sens riche.

 

* comme beaucoup de femmes au foyer à travers le monde, la différence c’est ma lucidité.

 

http://www.dailymotion.com/video/k2P4oSuAkO4QBndFT6

 Madonna’s « Justify my love »

 

« ils ont peur de rêver,
ils ont peur de penser,
ils ont peur du changement, ils ont peur de la liberté,
ils ont peur de la différence,
ils ont peur de leur prochain,
ils ont peur de la chance, du bonheur et du lendemain

Ils aimeraient t’effrayer avec leurs craintes et leurs phobies

Reste maître de tes pensées

Ils sont sclérosés et ils ont baissé les bras

Faisons sauter les murs de ces prisons cérébrales

Camarade, combats le doute car ils aimeraient te corrompre,
te barrer la route, ou te convaincre quelle est trop longue

Camarade fils du vent, fils de l’horizon, va où ton coeur te porte et la vie te donnera raison

n’oublie pas en ton âme cette flamme allumée,
n’oublie pas l’enfant en toi et les rêves qui l’animai
ent« 

Keny Arkana, « Ils ont peur de la liberté »

 
 

 

 


6 commentaires

  1. Gary dit :

    WAHOUU :-)
    Ben ça c’est une vie. Et si je dis « J’ai passé mon enfance dans un p’tit village du Nord. Mon père était l’instit, les autres gosses ne m’aimait pas. J’ai eu un parcours scolaire linéaire, les années s’enchainant les unes après les autres. je n’ai jamais quitté l’école, je suis prof. Je ne crois pas n’avoir jamais rien fait de scandaleux ou de risqué. J’ai 38 ans ». Tu échanges ta vie avec la mienne ? Non, bien sûr.
    Tu vois, je comprends cette femme qui te dis sincèrement que tu as eu une vie riche (avec un peu d’envie, probablement). Mais p’t être que j’aurai été malheureux aussi. Va savoir.

  2. Lovedreamer dit :

    C’est vrai, je ne t’envie pas mais toi et moi sommes différent, il est donc normal que nous ayons un parcours différent. Encore une fois, chacun voit midi à sa porte. Néanmoins tu dis quelque chose d’important, que tu aurais peut-être été malheureux à ma place. Ca semble sous-entendre que tu es heureux et je pense que chercher à faire son propre bonheur est quasi le seul « devoir » de l’homme. C’est ma quête (avec l’amour mais pour moi c’est synonyme au final), et puis, à la fin, quand je serai sur le point de mourir, j’aimerais pouvoir me dire que je ne regrette rien et pour l’instant c’est le cas. Des gens, des villes et des choses me manquent, bien sur, mais je ne regrette aucun choix, aucune action, c’est ce que je veux dire. C’est en écrivant que je m’en suis rendu compte, il y a quelques temps.

  3. Kab-Aod dit :

    Quelques décennies résumées sous la forme d’une liste haletante passée à l’écumoire, forcément, ça fixe une photographie qui peut donner un certain vertige à qui croit sa propre vie plus morne (par rapport à quels critères, d’ailleurs ?) ; J’ai eu l’occasion, via un blog, de me raconter de cette manière (à ce sujet, nous avons quantité de points communs, même si certainement nous les aurons vécus de façon différente) : si je m’étonne aujourd’hui de ce que j’ai pu traverser et assumer, je sais aussi que j’aurai préférer vivre certains épisodes différemment, voire pas du tout (Par exemple, je trouve mon alcoolisme totalement détestable, je le considère aujourd’hui sincèrement comme une perte de temps et une plaie pour ma santé). Il y a une différence entre le « je ne regrette rien » et le « c’est fait donc je fais avec ». Je sais bien, dans cette perspective, qu’il est inutile de rêver corriger un parcours. Et c’est à travers l’improbabilité de ce retour en arrière que j’accepte les aléas de mon histoire. En espérant au moins en tirer de la sagesse.

  4. Lovedreamer dit :

    C’est plus que « faire avec », il me semble que je ne regrette vraiment rien, pas même tous les comprimés et l’alcool (j’écris alcoolique parce que j’en consommais beaucoup mais la dépendance n’était pas vraiment là), parce que ça m’a appris des choses et que ça m’a donné l’occasion de vivre des « aventures » hors norme. Si j’avais aujourd’hui des problèmes de santé à cause de ça, ce serait peut-être différent (mais je ne crois pas). Je ne regrette pas parce que j’ambitionne maintenant d’écrire tout ça – j’ai de la matière – et que je me sens riche de ce parcours, de ces gens, de cette folie douce, de cette liberté. A l’écrire là, ça me manquerait presque, ce n’est pas ce que je veux vivre à présent mais mon existence est devenue si morne que cette époque me semble beaucoup plus amusante et que j’ai le vertige rien que d’y penser. A l’époque je ne voulais rien vivre, aujourd’hui il n’y a rien dans ma vie de ce que je voudrais vivre, mais certainement qu’un jour je me rendrai compte de la richesse de ce par quoi je passe actuellement. Je ne regrette pas non plus le « mauvais départ », les « coups du sort », la déprime, les connards, le reste parce que ça a fait ce que je suis aujourd’hui et que ça ne doit pas être dans ma nature de regretter. Et puis, je crois au Destin (deux jours sur trois pour l’instant), ce devait être le mien. En fait je ressens beaucoup d’amour pour mon parcours et finalement pour ma vie. Si on m’avait dit ça … Il parait que c’est le voyage qui compte et pas la destination, je veux bien le croire. Dans la philosophie zen on dit même qu’une des causes de l’insatisfaction des gens c’est d’être dans l’expectative, de vouloir construire, atteindre des objectifs. Ils sont si préoccupés par leur avenir qu’ils ne vivent pas le présent (ça me rappelle soudain quelqu’un …). C’est très pertinent mais je m’égare…
    Merci de ton commentaire

  5. Raymond dit :

    Comment ne pas vous aimer bien après un tel article? Tous ces mots n’étaient pas nécessaires, pour te résumer il suffisait de dire le mot « différent ».

  6. Lovedreamer dit :

    Comment ne pas être ravi quand on vous aime bien ? Pourquoi cette angoisse latente ?
    Si j’avais seulement écrit « différent », les gens n’auraient pas compris ou ne reviendraient jamais :)

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