Au commencement, il y avait Regan

Enfant, je passais des heures derrière la maison de mes grands parents à regarder les oiseaux. Je m’asseyais dans l’herbe et je m’imaginais dans les airs avec eux. C’est comme si j’étais tombé du ciel et que je n’arrivais plus à remonter, tant j’avais l’impression d’avoir déjà volé, de connaître ça, de sentir le vent dans mes plumes, tantôt froid, tantôt tiède, et cette liberté qui n’en finit pas. Je ne parviendrai pas à mettre des mots sur ce qu’on ressent, nu dans les airs, loin de la mesquinerie des hommes. Nous dansions des balais aériens, des odes à la vie, accompagnés par le vent. Nous n’avions peur de rien. Quand je me posais sur le sol pour rentrer à la maison, je savais ce que je voulais être plus tard. Je n’avais pas envie de devenir steward, pilote de ligne ou astronaute, je voulais juste redevenir ce que j’avais toujours été au fond de moi, je voulais être un oiseau, retrouver les miens et suivre le soleil.

Les choses commençaient mal.  

Enfant, je n’avais pas d’amis mais j’avais mes cousins. Nous passions tous les dimanches ensemble à jouer avec des cochons d’Inde, à leur construire des maisons, à leur inventer des intrigues humaines. Nous nous promenions dans la campagne qui n’était qu’un gigantesque terrain de jeu. Et puis il y avait Regan. Nous avions seulement six mois de différence et nous étions très complices. Hauts comme une ou deux pommes, nous avions même organisé une cérémonie de mariage officieuse sur le tas de fumier qui se trouvait aux abords de la ferme. Ce monticule surélevé était pour nous comme une estrade, un endroit d’où regarder le monde d’un peu plus haut. Aujourd’hui je réalise qu’il n’y en avait pas de meilleur pour célébrer notre union.

Plus tard, nous écrivions des chansons que nous allions fredonner aux oreilles de ses frères, en essayant de leur faire croire qu’il s’agissait des nouveaux succès du moment.  Nous voulions ainsi faire une étude de marché pour vérifier que nous avions bien un avenir dans le spectacle. Nous étions inséparables, nous nous sentions seuls au monde et peu à peu nous nous inventâmes l’idée que nous n’appartenions pas vraiment à nos familles respectives. Regan nous voyaient comme les brebis galeuses  de ce troupeau et je ne pouvais pas la contredire puisque je m’étais toujours senti  étranger. Nous étions des jumeaux adoptés qu’on avait séparés à la naissance, des enfants volés, des extra-terrestres abandonnés sur cette planète, …

J’avais inventé un alphabet fait de symboles tarabiscotés pour que nous puissions nous écrire sans que nos parents sachent ce que nous nous racontions. Dans la pratique, pour celui qui écrivait les choses étaient assez amusantes mais pour le destinataire, c’était un vrai casse-tête de déchiffrer ce charabia et nous avons vite abandonné. De son côté, Regan avait décidé d’envoyer un courrier à un animateur de la télé spécialisé dans les orphelins, pour lui raconter sa triste histoire d’enfant adopté en proie à la maltraitance. Cependant, son père avait intercepté la lettre, probablement intrigué par l’adresse d’expédition et avait donné à son orpheline de fille, quelques gifles en guise de félicitation.

Un jour, nous avons inventé un nouveau jeu. Nous avions beaucoup d’imagination et le monde qui s’étalait devant nous nous paraissait peut-être trop petit pour que nous puissions nous y épanouir. Nous avions été bercés par les histoires du jardin d’Eden, du fruit défendu, de l’Arche de Noé, de l’enfer et du paradis. Nous voulions voir ce qu’il y avait après la mort, ça nous intriguait. C’était un peu notre Disneyland personnel. La campagne environnante regorgeait de plantes et de baies qu’on nous avait vendues comme étant vénéneuses et même parfois mortelles. Nous partîmes nous promener, chacun avec une bouteille d’eau et nous cueillîmes tout ce qui nous paraissait potentiellement dangereux. Une fois notre butin constitué, nous entreprîmes de le manger en nous appliquant à ne rien laisser, ne nous avait-on pas appris qu’il ne fallait pas gâcher la nourriture ?

Regan rentra chez elle à peine un peu barbouillée, me laissant là, sain, sauf et quelque peu déçu. Il était devenu évident que les adultes mentaient.

 

 


2 commentaires

  1. Kab-Aod dit :

    Ah, le langage codé !, je me souviens non seulement l’avoir commis mais également avoir lu le témoignage d’un autre blogueur qui s’y était également employé.
    Entrer en conflit avec le monde des adultes jusqu’à leur interdire l’accès à notre langage, mais, quelques années plus tard, devenir un adulte qui écrit pour être lu, il doit y avoir ici un mécanisme psychologique à étudier :)

  2. kitty dit :

    C’est dingue, à part Regan, j’ai l’impression que tu parles de ma propre enfance. Je me souviens de rêves où je m’entraînais à voler dans le jardin de mes parents. C’était très réaliste. Je me concentrais et hop je flottais à un mètre du sol, puis doucement je m’élevais. C’était cool de voir tout le quartier d’en haut. C’était si troublant de réalisme que parfois je me réveillais persuadée de posséder cette nouvelle capacité!
    Tu peux relire ma note de février 2006 ici
    > http://monerrance.canalblog.com/archives/2006/02/12/1360706.html

    Biz

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