L’Amante

Il disait qu’il n’avait peur de rien mais elle ne prêtait pas attention à cette gloriole mâle. Il était si évident qu’il avait peur de tout, peur des autres, peur d’aimer, peur de son reflet et même de respirer. Les héroïnomanes sont les créatures les plus lâches qu’on puisse imaginer. La plupart des gens ont choisi la vie et se battent pour rester debout, d’autres ont trouvé le courage de prendre un billet simple vers l’incertain. Les amants d’Héroïne, eux, flottent dans l’entre-deux, morts dans la vie, vivants dans la mort et on a envie de leur hurler de faire enfin un choix, de les pousser d’un côté où de l’autre. Ce soir, elle n’en était même plus là. En le regardant enfoncer l’aiguille dans sa veine, elle se sentit de trop. Il prenait son pied dans un instant de fusion qu’ils n’avaient jamais vraiment connus ensemble et elle comprit que l’amante, l’autre, c’était elle-même. La poudre était déjà là avant, elle serait là après. C’est avec elle qu’il partageait sa vie, qu’il renouvelait chaque jour le pacte de sang, c’est pour elle qu’il serait prêt à mourir, à tuer s’il le fallait, pour elle qu’il se levait et avec elle qu’il s’endormait dans une dernière étreinte. Elle se dit qu’elle-même était au mieux un substitut, une méthadone tellement conne qu’elle vous tient les cheveux au dessus des toilettes quand une autre vous a rendu malade. En ramassant sa veste, elle eut envie de lui annoncer qu’elle ne reviendrait plus, que c’en était fini, elle songea à faire une scène minable avant de dévaler les escaliers mais il suffisait de regarder ses yeux vides pour comprendre qu’il n’était plus là. C’était même à se demander s’il irait jusqu’à remarquer son absence. Dans la rue, elle croisa le regard animé d’un indigène appétissant et se sentit si vivante et disponible qu’elle aurait pu danser au milieu du trottoir pour célébrer sa libération. Qu’ils consomment leur mariage jusqu’à ce que la mort les sépare ! Qu’il donne à cette salope sa vie entière ! Ce n’était déjà plus son problème.

 


2 commentaires

  1. Pierre-Yves dit :

    Et la lumière fut, deux fois plutôt qu’une. Amen.

  2. Kab-Aod dit :

    Quel débit rapide !
    C’est toujours un régal de découvrir la voix d’un blogueur :)

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