Le Fluide (2)

Je suis si démoralisé que je me sens fatigué physiquement et peine à me concentrer pour me rappeler ce dont j’ai besoin. J’ai l’impression que mon indigence se voit sur mes vêtements, je me traîne, hagard, dans les allées du temple en évitant de croiser le regard des autres clients. En passant près des télés, je relève la tête et aperçois un couple absorbé dans la contemplation d’un écran plat géant. Ils semblent hypnotisés par les images qui défilent et ce bijou de la technologie, à n’en pas douter, représente la solution à tous leurs problèmes. Comment se sentir seul ou malheureux quand un Jean Pierre Pernaut deux fois plus grand que vous accapare votre attention et ce qui reste de vos méninges en trônant au milieu du salon ?

Dans le rayon des boissons, il y a tant de sodas différents et je suis si las que je n’arrive pas à faire un choix. Je reste planté devant l’étalage à essayer de retrouver mes esprits quand quelqu’un me fait sursauter en posant sa main sur mon épaule. C’est Christophe, un amant irrégulier que je n’ai pas vu depuis très longtemps. Après un quart d’heure d’une conversation pénible, à chercher mes mots puis à m’en vouloir de l’insipidité de ceux que j’ai trouvé, je me fais violence et lui demande si ça l’embête de me déposer chez moi après ses courses. Nous sommes voisins et c’est un gentil garçon, il accepte en souriant. Je le laisse aller faire la queue pour acheter son jambon et je pars remplir mon panier de quelques victuailles. Je me dis que la présence de ce garçon n’est pas un hasard, que ça doit être un coup de pouce de mon ange gardien. Je n’aurais pas à marcher trois quarts d’heure sous la pluie en portant mes paquets à bout de bras, la chance est toujours avec moi, finalement.

Dans la voiture, mon chauffeur m’offre une cigarette que je fume en tirant de grosses bouffées. Il me dit que je n’ai pas l’air d’aller très fort et je lui raconte mes petites misères, celles qui sont racontables, les soucis financiers loin de la métaphysique. J’évoque ma difficulté à joindre les deux bouts avec le RMI et ça a l’air de lui parler.

- C’est pour ne pas être comme toi que j’ai décidé de commencer une formation. Enfin, comme toi … je veux dire : dans ta situation.

Je me sens mal, je n’ai rien d’enviable, évidemment, mais ce n’est pas l’image que je veux donner. J’essaie d’orienter la conversation sur mes projets, c’est peine perdue, ce soir je n’y crois pas vraiment et mentir n’est pas mon fort. Je me décompose sur mon siège sans parvenir à donner un sens cohérent à mes phrases.

- Tu vas t’en sortir, Joaquim.

Sa bienveillance a toujours le don de me surprendre. Il a l’air de penser ce qu’il dit et c’est pour ce genre de phrases, pour la conviction gentille qu’il tente d’insuffler à ses mots que j’ai de l’affection pour lui malgré notre disparité. J’aurais bien passé un moment avec lui ce soir si Jacques ne devait me rendre visite, je crois que j’aurais même préféré sa compagnie. Quand nous sommes arrivés en bas de chez moi, je lui demande une cigarette « pour la route ». Il m’en donne trois et me propose :

- Si tu veux, je passe te voir demain et je t’amène un paquet de clopes, tu me le rendras plus tard.

- Non, je te remercie, Christophe, mais ce n’est pas nécessaire, demain le RMI sera sur mon compte. Par contre, rien ne t’empêche de passer, ce sera un plaisir …

J’ébauche un sourire et je commence à sortir de la voiture mais à peine suis-je dehors que je repense à mon ange gardien. Après tout, peut-être que je dois saisir cette opportunité jusqu’au bout, ne pas refuser ma chance, peut-être que Christophe est sur ma route pour cette raison ? Je me rassois.

- En fait, si tu veux bien, tu m’achètes un paquet de tabac maintenant et je te le rends demain …

- Pas de problème. Enfin … je te donne l’argent, tu iras au tabac sans moi.

Je me sens extrêmement mal à l’aise, j’ai l’impression d’être un mendiant, une pute ou un mélange des deux. Pendant qu’il sort son porte-monnaie, je trifouille mon cellulaire pour me donner une contenance. Quand il me tend un billet, j’essaie de le faire disparaitre dans ma main le plus rapidement possible, lui ne cesse de sourire comme s’il voulait rendre les choses plus faciles.

- Je te remercie beaucoup Christophe, tu m’enlèves une épine du pied. Demain, tu viens à quelle heure ?

- 18h00, après ma formation si ça te va.

- Ok ça marche. Tu viens, c’est sûr ?!

- Oui, c’est sûr.

Je lui donne mon nouveau numéro de téléphone en lui faisant promettre de ne pas me faire attendre pour rien – il est gentil mais je commence à le connaître – puis je monte mes paquets, les dépose par terre et file au bureau de tabac sans avoir pris le temps de les défaire. Je fume deux cigarettes d’affilée dès que je suis rentré avant d’aller prendre une douche et de me souvenir de mon patch en le découvrant collé sur ma cuisse. Je le jette à la poubelle puis entre dans la cabine quand mon cellulaire se met à sonner. C’est Jacques qui m’appelle pour me dire qu’il ne viendra pas et exposer d’obscures raisons à cette désaffection. Je lui en veux un peu de me prévenir si tard, je le lui dis sans perdre mon flegme, j’écourte la conversation et recommence à déprimer : ces histoires de chance, ce n’était sûrement que des foutaises.

(…)

 

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Nothing at all, un magnifique morceau de Rob Dougan :

 

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2 commentaires

  1. Kab-Aod dit :

    J’attends la suite de ton récit, mais la « scène » du paquet de clopes avancé m’a touché, ce sont des circonstances qui n’ont l’air de rien mais qui parlent néanmoins du bon côté de l’humanité, fut-il anodin. Perso, à la place de Christophe, j’aurais refusé un quelconque remboursement car d’autres pour moi se sont conduits ainsi quand j’étais vraiment en difficulté. Je crois que pour participer à l’amélioration de la société il faut savoir se souvenir de ce que l’on a reçu, un jour ou l’autre.

  2. Lovedreamer dit :

    Salut Kab-Aod, le geste m’a beaucoup touché…
    Je suis assez d’accord avec toi, néanmoins, il me semble important aussi de rendre ce qu’on vous prête, tenir ainsi parole en quelque sorte et pourquoi pas, un jour, renvoyer l’ascenseur, même si c’est à quelqu’un d’autre, ce qui rejoint ce que tu dis.

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