Archive pour décembre, 2008

Névrosé

-   Tu es revenu sain et sauf de ta visite à ta grand-mère ? Elle m’avait l’air digne de  Bergman…

-   Je ne connais pas bien Bergman mais j’imagine que ça décrit parfaitement ma grand-mère !

-   Tu devrais aussi regarder « Intérieurs » de Woody Allen.

Je l’ai téléchargé. Sa suggestion était très à-propos puisque chez Elle, j’avais visionné « Celebrity » avec délectation. J’aime Woody Allen.  Il est à part,  ses personnages me rassurent, leurs névroses me sont familières. En cette période déprimante, je voudrais rester blotti dans son univers.

J’ai passé trois jours chez Elle mais je lui aurais consacrée bien plus. Dans cette maison, je me regarde partir en morceaux puis, quand je suis rentré, je m’emploie à les recoller. Je traîne une immense culpabilité. Celle de ne pas être à la hauteur, celle aussi de la savoir seule chez Elle et de n’y rien pouvoir. Malgré tout, je ne peux compter que sur Elle et un jour prochain, Elle ne sera plus là. Cette perspective est  angoissante, je sais que lorsque ça arrivera, je me sentirai plus seul que jamais mais souvent, je repense aux mots d’un de mes anciens amis :

-   Tu vas me trouver horrible mais quand ma mère est morte, je me suis senti libre.

Je ne l’avais pas trouvé horrible, je comprenais pleinement.  J’aurais voulu être capable de vivre une relation apaisée avec  Elle et je m’en veux de ne pas y arriver mais je crois qu’Elle m’étouffe encore, qu’Elle m’empêche d’avancer (d’exister). Je la déteste et je l’aime plus que je n’ai jamais aimé personne.

 

« Pauvre Joey. Elle a toutes les angoisses d’une personnalité artistique. Mais sans en avoir aucun talent. » Intérieurs, Woody Allen

 

Amoureux

 

-   Il s’est retourné. Décidément, vous lui plaisez …

-   De qui parlez-vous ?

-   Du garçon que nous venons de croiser. Il vous regardait comme un gâteau dans une vitrine.

-   Vous êtes jaloux ?

-   Non, vous ne l’avez même pas vu.

-   Je voulais dire « envieux ».

-   Envieux ?

-   Envieux… jaloux que ça ne soit pas vous qu’il regarde !

-   Ah … non, je ne suis pas de nature envieuse.

-   Ca y est, vous rougissez !!

-   Cessez de me torturer !

-   Les grands mots, déjà ? De toute façon vous n’auriez aucune raison de l’être, envieux. Vous êtes bien plus joli que moi.

-   Je ne crois pas, non. Et puis c’est une affaire de goût…

-   Vous êtes très joli Jérôme.

-   C’est moi la midinette mais je jurerais que c’est vous, cette fois, qui me contez fleurette.

-   Vous croyez ? Je ne suis qu’une victime de la lune. Regardez comme elle est pleine, comme elle brille. Elle aveugle ce garçon et moi, elle me rend amoureux.

-   Vous voilà amoureux de la lune, quelle étrange soirée ! Elle est belle, c’est vrai…

-   D’elle, oui… pas seulement, de quelque coquelicot aussi.

 

Mary  Hopkin, Those were the days

Trois jours

J’ai décidé d’aller passer trois jours chez Elle. Trois jours, comme un maximum, pour me donner bonne conscience, pour lui faire plaisir, pour la regarder en coin quand je fais semblant d’être absorbé par la télé, pour son chèque, pour ne pas être seul, pour qu’elle ne le soit pas non plus cet odieux soir de Noël, pour lui offrir un livre.

Depuis que j’ai acheté le billet de train, une angoisse sourde m’a tenu compagnie. En allant à la gare cet après-midi, j’avais très envie d’une cigarette et les pastilles de nicotine n’y changeaient rien. Je ne voyais pas comment j’allais pouvoir gérer sa compagnie, cette maison – ces murs – sans un écran de fumée. Je n’avais plus un centime, je demandais à mon ange de mettre sur ma route une cigarette, un billet,… Très en avance, je suis allé m’asseoir sur le quai. Cinq minutes à regarder les voyageurs d’un autre départ puis j’ai aperçu un paquet vert posé par terre à quelques centimètres de moi. J’ai cru d’abord qu’il était vide, je l’ai quand même soupesé …

-   Tu veux manger ?

-   Je vais d’abord poser mes affaires et fumer une cigarette. J’ai trouvé un paquet de tabac sur le quai de la gare.

-   Quoi ? Je croyais que tu avais arrêté.

-   J’avais… « Ca s’en va et ça revient… »

-   Tu ne devrais pas fumer ça. Et s’il y avait de l’herbe dedans ?

-   Si seulement !

-  Tu m’avais dit que tu avais arrêté, l’alcool aussi. Tu as recommencé tout ça ?

-   …

-   Hein ?

-   Je ne te répondrai pas. Je n’ai aucun compte à te rendre. Je fais ce que je veux de mon corps, de mon esprit, de ma vie. Je ne rendrai de compte à personne.

-   Merci !

Je n’essaie plus de lui parler depuis des siècles. Je n’arrive pas à la regarder. Je voudrais n’être jamais revenu, je voudrais l’oublier, disparaître, avaler n’importe quelle pilule qui m’offre la promesse d’être ailleurs pendant ces trois jours. Je gémis intérieurement : « Mais qu’est-ce qui s’est passé pour qu’on en arrive là. Mais qu’est-ce qui s’est passé ?! »

-   Alors, parle moi de ta vie.

-   Il n’y a rien à raconter.

-   Qu’est-ce que tu fais de tes journées ?

-   Je vis ma vie, je fais ce que j’ai à faire.

Qu’est ce que je pourrais lui dire ? Qu’avant-hier, j’ai passé l’après-midi à baiser avec un inconnu ? Que je me promène la nuit pendant des heures sur les bords d’une rivière en me parlant à moi-même, en m’inventant des histoires, en me projetant un futur ? Que j’ai écouté ce matin la même chanson vingt fois de suite parce qu’elle me ramenait à des personnes que j’ai perdues et que j’avais besoin d’un exutoire ? Que je sors dans des bars avec des gens et que, parfois, au milieu d’une phrase, je me sens seul et étranger ? Que j’écris des choses qui lui feraient pousser un hurlement de dégoût ?  Je ne peux rien lui dire de tout ça et rien d’anodin non plus car elle jugerait, elle critiquerait, elle essaierait de posséder ma vie en l’enfermant dans ses idées étriquées.

-  Tu me parlais, avant.

Avant. Avant lui, lui, lui et lui. Avant elle. Avant les déceptions. Avant les envies de mort. Avant la solitude. Avant l’errance. Avant ce chaos. Avant toute cette douleur.

Avant la nuit.

-  Tu es beau. Tu ressembles à ton père, c’est incroyable.

-  …

Peut-être même encore avant.

-  Tu as un petit copain ?

-  Non.

-  J’aimerais tellement que tu aies quelqu’un.

-  Alors il faut songer à le commander à La Redoute.

J’ai mal. Je ne comprends pas. Je ne sais plus qui j’étais. Mes souvenirs ici semblent appartenir à un autre. Je voudrais tellement partir avant qu’on se fasse encore souffrir. Je haïs Noël de toutes mes forces.

Différents

-   Ce vouvoiement est vraiment anachronique. Ne pourrait-on pas passer au « tu » ?

-   Non, je ne préfère pas. Pas pour l’instant.

-   Pourquoi ?! Je suis couché sur vous, mon nez touche presque le vôtre, on peut difficilement faire plus intimes !

-   Vous avez regardé trop de ces films où les personnages passent au tutoiement après avoir partagé du sexe, Jérôme… Nous ne sommes pas eux.

-   Qu’avons-nous donc de si différents ?

-   Avec combien de garçons avez-vous couché cette année ?

-   Ca ne vous regarde pas !

-   Avec cette petite gueule, pas besoin d’être devin pour savoir qu’ils ont été nombreux. Avec combien d’entre eux avez-vous échangé comme nous le faisons ?

-   Aucun.

-   Voilà. Ca peut vous sembler curieux mais c’est le langage, bien plus que le sexe, qui rend notre… disons relation, particulière. Combien de ces garçons avez-vous tutoyé ?

-   Tous.

-    Les avez-vous revus par la suite ?

-    Pas vraiment

-    Vous voyez bien que le sexe n’a pas fait de vous des intimes. Le tutoiement, non plus. Nous ne sommes pas tout le monde, vous et moi, je veux le croire et ce « vous » nous distingue des autres en nous rapprochant l’un de l’autre. Il est notre secret, vous comprenez ?

-    Je comprends, Daniel que vous êtes bien un écrivain. Ce n’est qu’un mot.

-    Oui mais, mon beau, ce mot est une personne.

-    Vous m’énervez … Gardons-la si ça peut vous aider !

Odieux

-   Allo, oui ?

-   Vous dormiez ? Vous avez la voix fatiguée.

-   Ah, c’est vous… Non, je ne dormais pas. Je ne me rappelle pas vous avoir donné mon numéro.

-   Vous ne l’avez pas fait mais vous avez prononcé votre nom dans la conversation et vous êtes dans l’annuaire.

-   Vous n’oubliez donc jamais rien ?

-   Non, pas ce qui m’intéresse.

-   Bon, et que me voulez-vous ?

-   Vous êtes fâché ?

-   Pourquoi le serais-je ?

-  Vous êtes parti comme un voleur avant hier. Vous avez même encore oublié d’emporter mon pantalon, celui qui vous plaisait.

-   Très drôle.

-   Je suis désolé si je vous ai paru désagréable ou si je vous ai contrarié.

-   Vous avez été globalement odieux.

-   Il ne faut pas m’en vouloir. Je ne sais pas très bien communiquer, je n’ai plus l’habitude de discuter avec des étrangers.

-   Je vois … Ce n’est pas grave.

-   Ca vous arrive de manger ?

-   Oui, ça m’arrive.

-   Je me demandais si vous vouliez déjeuner avec moi, demain.

-   Je ne sais pas. Pourquoi cette proposition ? Vous avez besoin de passez vos nerfs sur quelqu’un ?

-   Non … Vous m’intriguez, vous aussi. Malgré votre mauvaise foi, vous êtes vrai et c’est plutôt rare. Et puis, vous n’êtes pas si stupide.

-   Je dois vous remercier ?

-   Non … Vous viendrez ?

-   Vous avez diné, vous ?

-   Pas encore

-   J’ai un peu faim et j’aimerais goûter les plats de ce restaurant étrange en bas de chez vous. J’aurais pu en prendre un en passant et nous l’aurions partagé.

-   Je vous préviens, rien de trop épicé pour moi.

-   Promis. Je serai là à 20h 30.

-   Moi aussi.

Désuets

-   J’aime beaucoup votre peau.

-   Pourquoi ça ? Qu’a-t-elle donc de si particulier ?

-   Elle est comme vous. Les parties visibles – le visage, les mains- sont un peu rugueuses mais on y trouve des parcelles de douceur. Là, par exemple.

-   Vous êtes en train de me conter fleurette ?

-   Absolument  pas !!

-   Pourquoi riez-vous ?

-   Cette formule, « conter fleurette », est si désuète et nous va si mal, deux gaillards comme nous !

-   Je m’adapte à vous et à votre langage. Il est si évident que vous êtes une midinette.

-   N’importe quoi !

-   Si, vous l’êtes ! Et c’est d’ailleurs en ça que vous, vous êtes perdus !

-   Comment ça ?

-   Est-ce que ce monde ressemble à une terre d’asile pour les midinettes ?  Il y a peu de place pour l’amour et pour ses passionnés dans cette ère marchande.

-   Peut-être. Quoiqu’il en soit, je ne vous conte pas fleurette et je ne suis pas une midinette.

-   Oh que si ! Regardez-vous, vous êtes aussi rouge qu’un coquelicot !

Seuls

- Vous trouvez que je suis méchant ?

-  Je ne l’ai jamais pensé vraiment. Je pense ou plutôt je sais que vous êtes un peu perdu, vous aussi.

-  Pourquoi diable serais-je perdu ?!

-  Vous étiez dans ce jardin, couché dans l’herbe, les yeux dans le vague. Vous ressembliez à un naufragé.

-  Je regardais les nuages !

-  Non, vous ne regardiez rien, vous étiez en vous-même et vous étiez triste, je l’ai vu dans vos yeux.

-  Vous m’avez cru mort…

-  Je cherchais seulement une manière originale de vous aborder. Et puis c’est la troisième journée que nous passons chez vous et votre téléphone n’a pas sonné une fois, personne n’est venu vous voir.

-  Et alors ?!

-  Vous êtes très seul.

-  Non, je ne le suis pas. Vous qui êtes bien du genre à vous étourdir de statistiques variées devriez savoir que trois après-midi ne sauraient être représentatifs de quoi que ce soit.

-  Si vous voulez.

-  Quand bien même je serais seul, ne peut-on pas être seul et heureux ?

-  J’imagine que ce doit être possible mais les gens qui disent ça le font souvent pour cacher qu’ils ne sont pas bien avec les autres et finalement avec eux-mêmes, avec la vie.

-  Vous êtes barman ?

-  Pardon ? Je ne fais rien, je vous l’ai déjà dit. J’ai parfois du mal à vous suivre Daniel.

-  Vous semblez maîtriser si bien la psychologie de comptoir que je m’interrogeais.

 

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Bobby Womack, across 110th street / Quentin Tarantino’s Jackie Brown

Minuit (trente)

Mon vernis craque au fond d’un autre bar. Quand la bière aura assimilé mes particules, j’oublierai mon snobisme, je serai libre, simplement, d’être qui je souhaite. Caméléon de la défonce dilettante, je regarde la peau que je laisserai derrière la mue, en jouant avec les ombres du reflet qui m’affronte. Je ne peux pas cesser de me jauger. Il me faudrait un double, un autre moi à vomir jusqu’à l’aimer. Il me faudrait un verre encore pour m’aduler et croire que je saurai repousser le jour. J’ai essayé pourtant de vivre à la lumière mais l’esclavage me tue aussi sûrement qu’un zest de mort aux rats chaque seconde dans mon sang. Encore quelques années à vivre des « nuits plus belles que vos jours » et je ne saurai plus faire marche arrière. Je serai faim prêt à mourir pour vivre en liberté rien qu’une soirée de plus. Je suis peut-être heureux, est-ce possible que ce soit ça ? Une existence sans horaires, sans contraintes, sans performances, sans maquillages, bohémienne, au bonheur la chance, pure et grandiloquente. J’ai réussi à faire taire le gros de la douleur, à bouleverser les tendances, j’ai réussi mais personne ne l’a vu. Je récolte toujours l’essentiel sans jamais rien semer que ma gentillesse, je finirai par trouver tout ce que j’ai pu chercher vraiment. Je vous donne rendez vous ici ou ailleurs, dans un an où dansant, je chanterai « maintenant ». J’ai tout mon temps, la lune brille et nous rions en oubliant déjà l’ultime facétie que le vent nous soufflait.

Obsédés

-    Ainsi donc, vous êtes revenu !

-    Oui, j’avais envie de vous revoir et je suis toujours le fil de mes envies.

-    Ah, le sexe, quel moteur !

-    Le sexe, oui, mais pas seulement. J’aime aussi vous écouter parler.

-   Vous disiez que j’étais ennuyeux !

-   Vous ne laissez jamais rien dépasser sans y toucher ?! Je le disais peut-être pour vous faire bisquer ou simplement pour dire quelque chose.

-   Vous aimez me faire… bisquer ?!

-   Assez, pourquoi ?

-   Parce que moi, j’adore vous faire tourner en bourrique. Vous comptez rester dans le couloir ?

-   Non. En fait, vous m’intriguez toujours, vous savez ?

-   Ah, et pourquoi ça ?

-  Je me demande si vous êtes vraiment méchant ou si vous simulez. Je me demande qui vous êtes, si vous êtes celui qui parle haut ou celui qui sous mes caresses ne trouve plus rien à dire. Et puis j’adore ça, réussir à vous faire taire, je me sens puissant dans ces moments là.

-  Vous n’y arrivez pas par vos propos, malheureusement mais vous vous posez des questions, c’est déjà ça. Pour répondre à la dernière, je suppose que je suis un peu les deux. De la même manière que vous n’êtes pas seulement ce candide un brin écervelé, je suis certain que vous savez être brillant.

-   C’est la première chose presque gentille que vous me dites !

-   Le costume de la vierge effarouchée vous sied à merveille mais si vous le quittiez un moment, maintenant ?

-   Vous ne pensez vraiment qu’à ça !

-   Votre mauvaise foi est consternante. Depuis que votre navire a échoué devant ma porte, vos yeux n’ont pas quitté les courbures de mon pantalon.

-   J’admirais sa coupe, voilà tout.

-   Je me ferais une joie de vous l’offrir mais pour ça, il faudrait que je l’enlève.

-   Vous voyez ! C’est vous l’obsédé, n’inversons pas les rôles !

Machiavéliques

-   Et bien, moi qui avais peur que vous soyez aussi ennuyeux dans un lit que dans vos propos. Vous permettez que je fume une cigarette ?

-   Non. Mais que voulez-vous dire par là ?

-   Je veux dire, votre discours sur l’attente, votre côté «professeur ». Je suis surpris que vous soyez aussi… sensuel.

-   Je suis ravi de vous surprendre mais je vous ennuyais seulement parce que vous saviez que j’avais raison et que vous refusiez de l’admettre. Vous attendiez. Vous attendiez quelqu’un, la preuve !

-   Non, je le cherchais, la nuance est de taille ! La fumée vous dérange ?!

-   Je ne la supporte pas. Chercher, attendre, je souligne juste que vous n’étiez pas dans l’instant mais dans l’expectative ! Ne vous faites pas plus idiot que vous ne l’êtes déjà.

-   J’étais plutôt en chasse, comme quelqu’un qui a faim et doit trouver un gibier pour se sustenter, pardonnez-moi la comparaison. Et à la fenêtre, c’est possible ?

-   Non, la fumée va rentrer. Vous attendrez d’être dehors. Vous allez attendre, vous ne pourrez plus le nier, et ce sera grâce à moi.

-   Vous êtes machiavélique !

-   Et si vous vous taisiez un peu ? Nul besoin d’une cigarette pour vous occuper, laissez les corps s’exprimer encore et surprenez-moi, vous aussi.

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