Le Fluide (3)

Mardi, en rentrant de la banque, je dépose un billet de cinq euros sur ma table à l’attention de Christophe mais quand il n’est toujours pas là à 19h, je me résouds à le ranger dans mon portefeuille. Il n’a même pas daigné me prévenir qu’il ne viendrait pas, je me sens minable. Ai-je donc si peu de valeur que je ne mérite pas la moindre considération ?! Je ne sais pas ce qu’ils ont, tous, à me faire faux bond, quel est ce problème chez moi qui m’empêche d’avoir des relations normales avec les autres ? Je ressasse ces idées un moment, vautré sur mon lit puis je décide de me reprendre et de trouver quelqu’un avec qui passer la soirée. Hors de question de broyer du noir jusqu’à la lie ! Et puis, Jacques aux abonnés absent, Christophe aussi, j’ai les hormones en ébullition.

J’attrape mon téléphone sur la table de nuit et je parcours le répertoire à la recherche de l’heureux élu qui ignore encore sa chance. Cyril, pourquoi pas ? C’est un gentil garçon et sexuellement, entre nous, c’est une osmose rare. Je sais que ça n’ira jamais plus loin, nous sommes aussi différents que la Terre et Jupiter, il n’est pas loin de m’ennuyer, et surtout, il se protège beaucoup trop de moi et sûrement des autres. Par exemple, nous nous sommes déjà vus trois fois, il a même dormi avec moi et il refuse toujours de me dire quel est son travail. Au fond, je m’en moque passionnément mais son silence aiguise ma curiosité et ça me dépasse qu’on puisse être aussi parano.

Avant de lui envoyer un message, je décide d’aller voir qui traîne sur MSN. Il me semble avoir entré dans mon répertoire des inconnus en quête de sexe qui racolaient sur pédéland.net et avec qui je n’ai pas encore eu l’occasion d’ «échanger». Cependant, à peine suis-je connecté que Cyril me salue. La Chance semble être à mes côtés mais il faut s’en méfier, ces derniers jours m’ont rappelé que la belle était cyclothymique. A vrai dire, je suis presque certain qu’il va décliner mon invitation mais quand je lui propose de passer chez moi dans la soirée, il accepte sans faire de manières et nous fixons un rendez-vous à 21h30.

J’envisage de me déconnecter rapidement pour qu’il nous reste des choses à nous dire de visu et conserver ainsi quelques semblants de civilités. Il ne m’en laisse pas l’occasion. Il a l’air d’avoir envie de parler, alors je lui tiens compagnie. La curiosité au sujet de son travail me titille à nouveau, je meurs d’envie qu’il me dise ce qu’il fait de ses journées, ce qui nous aiderait par ailleurs à entretenir une conversation digne de ce nom. Je lui tends une perche l’invitant à me l’apprendre enfin mais il esquive, comme à l’accoutumée. Intrépide, je lui affirme que je finirai par le découvrir et je lance des propositions en me basant sur le domaine qu’il a bien voulu me donner : la Justice, au sens large.

- Tu es agent de sécurité dans un supermarché ?

- Non

- Flic ?

- Non

- Avocat ?

- Non

- Juge de proximité ?

- Non

- Notaire ?

Cinq minutes de ce jeu et, évidemment, je parviens à le démasquer. Il travaille dans une prison et, maintenant que je le sais, je ne trouve pas grand-chose à dire sur le sujet, rien de suffisamment consensuel pour qu’il puisse l’entendre. J’essaie d’esquiver mon embarras avec une blague :

- Pourvu qu’on ne se croise jamais dans le cadre de ton travail.

Je pourrais arrêter là mais je me sens soudain d’humeur taquine.

- J’espère ne jamais retourner en prison.

A peine l‘ai-je écrit que je suis traversé par le léger frisson qui accompagne le flambeur de casino au début d’une nouvelle partie risquée. Moi, je me trouve drôle mais lui est si terre à terre, il se peut que je joue avec le feu. Après un court silence que je m’évertue à ne pas rompre, il demande :

- Tu as déjà fait de la prison ferme ?

Je ne peux m’empêcher de relancer.

- Seulement quelques mois.

- …

- …

- Et qu’est ce que tu avais fait ?

- On n’a jamais retrouvé le corps de mon ex… Ils n’avaient aucune preuve, j’ai fini par être acquitté en Appel.

C’est surréaliste mais derrière l’écran, je suis si bien dans mon texte que je le vis en même temps que je l’écris, comme si j’étais acteur dans une série américaine quelque peu convenue. Cependant, mon interlocuteur reste silencieux. Alors, malgré l’envie de m’amuser encore, je lui envoie un bonhomme jaune puis je m’exclame :

- Non, bien sûr, je plaisante !!!

Malheureusement, je n’ai pas le temps d’accentuer mes propos avec un « mdr » imbécile car mon ordinateur choisit ce paroxysme d’intensité dramatique pour s’éteindre brusquement.

(…)

 


5 commentaires

  1. kitty dit :

    « Je m’en moque passionnément » : j’adore ces mots ensemble :)

  2. Lovedreamer dit :

    Merci à vous deux ! :)

  3. Nicolas dit :

    Il faut admirer les voies du destin :) ^^

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