Trois jours

J’ai décidé d’aller passer trois jours chez Elle. Trois jours, comme un maximum, pour me donner bonne conscience, pour lui faire plaisir, pour la regarder en coin quand je fais semblant d’être absorbé par la télé, pour son chèque, pour ne pas être seul, pour qu’elle ne le soit pas non plus cet odieux soir de Noël, pour lui offrir un livre.

Depuis que j’ai acheté le billet de train, une angoisse sourde m’a tenu compagnie. En allant à la gare cet après-midi, j’avais très envie d’une cigarette et les pastilles de nicotine n’y changeaient rien. Je ne voyais pas comment j’allais pouvoir gérer sa compagnie, cette maison – ces murs – sans un écran de fumée. Je n’avais plus un centime, je demandais à mon ange de mettre sur ma route une cigarette, un billet,… Très en avance, je suis allé m’asseoir sur le quai. Cinq minutes à regarder les voyageurs d’un autre départ puis j’ai aperçu un paquet vert posé par terre à quelques centimètres de moi. J’ai cru d’abord qu’il était vide, je l’ai quand même soupesé …

-   Tu veux manger ?

-   Je vais d’abord poser mes affaires et fumer une cigarette. J’ai trouvé un paquet de tabac sur le quai de la gare.

-   Quoi ? Je croyais que tu avais arrêté.

-   J’avais… « Ca s’en va et ça revient… »

-   Tu ne devrais pas fumer ça. Et s’il y avait de l’herbe dedans ?

-   Si seulement !

-  Tu m’avais dit que tu avais arrêté, l’alcool aussi. Tu as recommencé tout ça ?

-   …

-   Hein ?

-   Je ne te répondrai pas. Je n’ai aucun compte à te rendre. Je fais ce que je veux de mon corps, de mon esprit, de ma vie. Je ne rendrai de compte à personne.

-   Merci !

Je n’essaie plus de lui parler depuis des siècles. Je n’arrive pas à la regarder. Je voudrais n’être jamais revenu, je voudrais l’oublier, disparaître, avaler n’importe quelle pilule qui m’offre la promesse d’être ailleurs pendant ces trois jours. Je gémis intérieurement : « Mais qu’est-ce qui s’est passé pour qu’on en arrive là. Mais qu’est-ce qui s’est passé ?! »

-   Alors, parle moi de ta vie.

-   Il n’y a rien à raconter.

-   Qu’est-ce que tu fais de tes journées ?

-   Je vis ma vie, je fais ce que j’ai à faire.

Qu’est ce que je pourrais lui dire ? Qu’avant-hier, j’ai passé l’après-midi à baiser avec un inconnu ? Que je me promène la nuit pendant des heures sur les bords d’une rivière en me parlant à moi-même, en m’inventant des histoires, en me projetant un futur ? Que j’ai écouté ce matin la même chanson vingt fois de suite parce qu’elle me ramenait à des personnes que j’ai perdues et que j’avais besoin d’un exutoire ? Que je sors dans des bars avec des gens et que, parfois, au milieu d’une phrase, je me sens seul et étranger ? Que j’écris des choses qui lui feraient pousser un hurlement de dégoût ?  Je ne peux rien lui dire de tout ça et rien d’anodin non plus car elle jugerait, elle critiquerait, elle essaierait de posséder ma vie en l’enfermant dans ses idées étriquées.

-  Tu me parlais, avant.

Avant. Avant lui, lui, lui et lui. Avant elle. Avant les déceptions. Avant les envies de mort. Avant la solitude. Avant l’errance. Avant ce chaos. Avant toute cette douleur.

Avant la nuit.

-  Tu es beau. Tu ressembles à ton père, c’est incroyable.

-  …

Peut-être même encore avant.

-  Tu as un petit copain ?

-  Non.

-  J’aimerais tellement que tu aies quelqu’un.

-  Alors il faut songer à le commander à La Redoute.

J’ai mal. Je ne comprends pas. Je ne sais plus qui j’étais. Mes souvenirs ici semblent appartenir à un autre. Je voudrais tellement partir avant qu’on se fasse encore souffrir. Je haïs Noël de toutes mes forces.

 


3 commentaires

  1. Pierre-Yves dit :

    Il y a comme une ouverture dans sa dernière phrase…
    Dans quelques jours, Noël sera fini ! J’espère qu’il y aura une suite au dialogues des dernières notes.

  2. Lovedreamer dit :

    Il y a plein d’ouvertures dans son discours, c’est moi qui reste fermé, qui n’y arrive plus…
    Oui, je ne sais pas jusqu’où elle ira mais il y a une suite :)

  3. V dit :

    Ah, je me retrouve ici. Ces créatures aliénantes qui donnent la vie sans jamais la libérer, il faudrait leur faire faire un test de dépistage avant de les laisser procréer. Votre texte date, mais ce n’est sûrement pas si important, après tout le sentiment perdurera longtemps, pour ne pas dire toujours – trop déprimant.

Lusopholie |
Wladimir Vostrikov - France |
Critica |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Dolunay
| "Le Dernier Carré"
| Les terres arides de l'isol...