Archive pour décembre, 2008

Menteurs

-   Etes-vous mort ?

-   Non, je suis là et j’attends. Les morts n’attendent rien.

-   Vous attendez … ?

-   La prochaine seconde, le futur week-end, un train, un ami, le retour de quelqu’un, des vacances, des réponses, une promotion, la fin, un tour de roue, la pluie, le soleil, des jours meilleurs, mon heure !

-   Et bien, vous en attendez des choses !

-   Non, vous ne comprenez pas, je veux dire qu’on attend tous quelque chose, toujours.

-   Ah … Pourtant, moi, tel que vous me voyez, je n’attends rien.

-   Balivernes ! En cherchant bien ?

-   Non, rien, je respire, je marche, je chante, je passe d’une idée à l’autre, d’un corps, d’une branche à la prochaine. Je ne projette rien, je suis seulement dans l’instant.

-   Je ne vous crois pas, pas une seconde.

-   Je n’attends pas de vous convaincre.

-   Si vous n’attendez rien, que faites-vous là, à me parler ? Vous devez bien attendre quelque chose de moi ?

-   Non, du tout, je passais par là et je vous ai trouvé … intrigant.

-   Intrigant ?

-   Oui, intrigant. Couché sous cet arbre, seul, en train de regarder le ciel, ou le vide, inerte..

-   Vous attendiez donc des réponses ? Sur le pourquoi de ma présence ici …

-   Non, pas vraiment.

-   Vous attendiez ! Vous attendez des choses, j’en suis sûr. Tout le monde attend. Sauf peut-être ce Bouddha et il est probable que ce ne fut qu’un fieffé menteur follement prétentieux !

-   Si vous voulez, si ça peut vous contenter.

-   Vous voyez, vous finissez par vous incliner. Reconnaître ses torts est le premier pas vers la sagesse.

-   Oui, je m’incline, vous êtes bien plus malin que moi, c’est évident,  et si votre ramage se rapporte à votre plumage… Dites, on baise ?

Minuit

Elle, c’est une femme enfant exceptionnellement pure. Quand je l’ai rencontré à la fac de droit, je me suis demandé ce qui allait bien pouvoir la salir, un jour ou l’autre.  La réponse tardive était au fond de ce bar. Lui, c’est une merde, il ne faut pas dix secondes pour le comprendre. Elle est soumise, elle rit quand il rit, elle allume ses cigarettes et je me demande ce qu’elle fait là, ce qui peut bien lui passer par la tête puis je me rappelle qu’elle n’a même pas vingt ans, qu’elle a tant de choses à découvrir et à apprendre d’elle-même. C’est tentant d’avoir envie de la protéger mais il faut seulement garder un œil sur elle pendant qu’elle vole de ses ailes fragiles, au cas où un vautour traînerait par là. Ce soir il est là et quand elle est dans son bec, qu’est-ce qu’on fait ?

Je suis elle.

Je suis toi aussi, surtout. Je me demande quel est le message, pourquoi je te rencontre vraiment cinq jours avant ton départ pour lui. Au début, je n’aime pas t’entendre parler de cet étrange amour puis quand j’ai fait mon deuil, je voudrais que tu le racontes encore, toute la soirée, jusqu’à ce que j’aie mal à la tête.

Il se passe des choses la nuit, des choses obscures et brillantes pendant que les braves gens dorment d’un sommeil immobile. Il se passe des choses au fond d’un bar, des vies qui s’effilochent, d’autres qui s’envolent, des blessures se réveillent, des égos se meurent dans l’écume d’un mojito de trop, des gens se perdent, des gens se trouvent et la lune brille sans cesse.

J’aime la nuit, je l’aime à la folie, je ne vous l’ai jamais dit ? Que pourrait-il se passer d’important sous un soleil brûlant ?

J’aime ces gens, ces curieux naufragés, ces larmes qui coulent en silence et ces rires qui fusent d’on ne sait plus où.

Ce soir il neigeait et l’enfant que tu redevenais faisait plaisir à voir. J’ai souhaité, je l’ai souhaité vraiment, que tu sois heureux avec lui là bas, que ton heure vienne enfin et que plus personne ne t’empêche d’exister.

J’ai souhaité qu’elle comprenne, d’elle-même, qu’il n’y a rien à voir par là, circulez.

Je suis rentré, fatigué, la tête pleine, je me demandais si j’en avais fini avec ces heures indues ou si je n’étais pas déjà en train d’attendre que le soleil se couche à nouveau, si ma place n’était pas là, au fond, au fond d’un bar, au bord d’un comptoir, à regarder ces vies.

J’attends des réponses avec la nouvelle vague, je la sens qui approche, je ne sais pas où elle m’emmènera et c’est pour ça que j’aime la vie, parfois.

Nul besoin de bouger pour voyager. 

 

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Le Fluide (3)

Mardi, en rentrant de la banque, je dépose un billet de cinq euros sur ma table à l’attention de Christophe mais quand il n’est toujours pas là à 19h, je me résouds à le ranger dans mon portefeuille. Il n’a même pas daigné me prévenir qu’il ne viendrait pas, je me sens minable. Ai-je donc si peu de valeur que je ne mérite pas la moindre considération ?! Je ne sais pas ce qu’ils ont, tous, à me faire faux bond, quel est ce problème chez moi qui m’empêche d’avoir des relations normales avec les autres ? Je ressasse ces idées un moment, vautré sur mon lit puis je décide de me reprendre et de trouver quelqu’un avec qui passer la soirée. Hors de question de broyer du noir jusqu’à la lie ! Et puis, Jacques aux abonnés absent, Christophe aussi, j’ai les hormones en ébullition.

J’attrape mon téléphone sur la table de nuit et je parcours le répertoire à la recherche de l’heureux élu qui ignore encore sa chance. Cyril, pourquoi pas ? C’est un gentil garçon et sexuellement, entre nous, c’est une osmose rare. Je sais que ça n’ira jamais plus loin, nous sommes aussi différents que la Terre et Jupiter, il n’est pas loin de m’ennuyer, et surtout, il se protège beaucoup trop de moi et sûrement des autres. Par exemple, nous nous sommes déjà vus trois fois, il a même dormi avec moi et il refuse toujours de me dire quel est son travail. Au fond, je m’en moque passionnément mais son silence aiguise ma curiosité et ça me dépasse qu’on puisse être aussi parano.

Avant de lui envoyer un message, je décide d’aller voir qui traîne sur MSN. Il me semble avoir entré dans mon répertoire des inconnus en quête de sexe qui racolaient sur pédéland.net et avec qui je n’ai pas encore eu l’occasion d’ «échanger». Cependant, à peine suis-je connecté que Cyril me salue. La Chance semble être à mes côtés mais il faut s’en méfier, ces derniers jours m’ont rappelé que la belle était cyclothymique. A vrai dire, je suis presque certain qu’il va décliner mon invitation mais quand je lui propose de passer chez moi dans la soirée, il accepte sans faire de manières et nous fixons un rendez-vous à 21h30.

J’envisage de me déconnecter rapidement pour qu’il nous reste des choses à nous dire de visu et conserver ainsi quelques semblants de civilités. Il ne m’en laisse pas l’occasion. Il a l’air d’avoir envie de parler, alors je lui tiens compagnie. La curiosité au sujet de son travail me titille à nouveau, je meurs d’envie qu’il me dise ce qu’il fait de ses journées, ce qui nous aiderait par ailleurs à entretenir une conversation digne de ce nom. Je lui tends une perche l’invitant à me l’apprendre enfin mais il esquive, comme à l’accoutumée. Intrépide, je lui affirme que je finirai par le découvrir et je lance des propositions en me basant sur le domaine qu’il a bien voulu me donner : la Justice, au sens large.

- Tu es agent de sécurité dans un supermarché ?

- Non

- Flic ?

- Non

- Avocat ?

- Non

- Juge de proximité ?

- Non

- Notaire ?

Cinq minutes de ce jeu et, évidemment, je parviens à le démasquer. Il travaille dans une prison et, maintenant que je le sais, je ne trouve pas grand-chose à dire sur le sujet, rien de suffisamment consensuel pour qu’il puisse l’entendre. J’essaie d’esquiver mon embarras avec une blague :

- Pourvu qu’on ne se croise jamais dans le cadre de ton travail.

Je pourrais arrêter là mais je me sens soudain d’humeur taquine.

- J’espère ne jamais retourner en prison.

A peine l‘ai-je écrit que je suis traversé par le léger frisson qui accompagne le flambeur de casino au début d’une nouvelle partie risquée. Moi, je me trouve drôle mais lui est si terre à terre, il se peut que je joue avec le feu. Après un court silence que je m’évertue à ne pas rompre, il demande :

- Tu as déjà fait de la prison ferme ?

Je ne peux m’empêcher de relancer.

- Seulement quelques mois.

- …

- …

- Et qu’est ce que tu avais fait ?

- On n’a jamais retrouvé le corps de mon ex… Ils n’avaient aucune preuve, j’ai fini par être acquitté en Appel.

C’est surréaliste mais derrière l’écran, je suis si bien dans mon texte que je le vis en même temps que je l’écris, comme si j’étais acteur dans une série américaine quelque peu convenue. Cependant, mon interlocuteur reste silencieux. Alors, malgré l’envie de m’amuser encore, je lui envoie un bonhomme jaune puis je m’exclame :

- Non, bien sûr, je plaisante !!!

Malheureusement, je n’ai pas le temps d’accentuer mes propos avec un « mdr » imbécile car mon ordinateur choisit ce paroxysme d’intensité dramatique pour s’éteindre brusquement.

(…)

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