Vies de chien

…En fin de matinée, je retourne voir l’ours dans son usine. Quand j’arrive, il est devant le portail en train de discuter avec une femme accompagnée de deux enfants. Je continue à marcher jusqu‘à ce que je trouve un banc, un peu plus loin. Je m’y assois et lui envoie un message pour l’inviter à me faire signe quand il sera libéré. Un quart d’heure plus tard, nous échangeons quelques mots dans le vestiaire, une formalité, ce n’est pas notre conversation qui nous réunit. Il m’apprend quand même que la femme avec qui il s’entretenait n’était autre que la sienne, venue lui donner des nouvelles de son chien, malade de la rate, sur la table d’opération au moment où nous parlons. Il m’embrasse, je relève sa chemise, il baisse mon pantalon.

« Tu m’as manqué, Joaquim » souffle-t-il entre deux baisers.

Les hommes mariés se spécialisent dans ces déclarations. Vous pourriez croire qu’ils ont mieux à faire que penser à vous mais, au contraire, dans leur routine vous représentez l’évasion.

En caressant son torse, je me dis que je l’aime bien, entre cinq et sept mais qu’il ne m’a pas manqué pour autant quand une voiture se gare devant l’usine en klaxonnant. Nous nous rhabillons à la hâte et tandis que l’ours sort, je file me cacher dans la salle de bain qui jouxte les vestiaires.

« Elle est revenue, ferme la porte » me lance-t-il avant de disparaître.

Dans la petite pièce, il fait sombre, je m’assois sur le bord de la baignoire et commence à envisager toutes les éventualités. Peut-être que sa femme a senti qu’il se passait quelque chose de louche, peut-être qu’un supérieur hiérarchique va décider de faire visiter l’usine alors que je suis piégé dans le noir comme un rat ? Que va-t-il inventer si des collègues me découvrent là ? Est-ce que c’est mal de participer à cet adultère ? Comment réagir si la porte s’ouvre sur une épouse furibonde ? Est-ce que l’Univers veut me faire comprendre quelque chose ?

Je reste là une bonne dizaine de minutes puis il vient me dire de sortir. Si le verrou ne fonctionnait plus, est-ce qu’il défoncerait la porte ? Heureusement je peux l’ouvrir sans mal. Derrière, il fait grise mine et je sais déjà ce qu’il va m’apprendre.

-   Mon chien est mort

-   Arf… Je suis désolé.

-   Je suis un peu secoué…

-   Je comprends. Tu préfères peut-être que je te laisse ?

-   Je n’ai plus vraiment la tête à ça. Je suis navré.

-   C’est pas grave, viens que je te fasse un câlin avant de partir

Je n’ai pas envie de l’entendre s’excuser d’être humain. C’est la vie, ça tient rarement dans les cases, ça ne respecte pas les prescriptions. Son affliction ne fait que me le rendre plus sympathique et de toute façon, j’étais surtout venu pour tuer le temps.

 -   Dis-toi qu’il ne souffre plus, qu’il est heureux.

Je ne trouve rien de plus approprié. Je rentre chez moi un peu triste, pas pour son chien ni pour lui mais pour ma petite personne sans que j’arrive à comprendre pourquoi. L’Univers n’a sans doute pas envie que je reste dans l’ignorance, il est midi, la ville Satan est presque déserte mais je trouve le moyen de croiser un couple d’amoureux qui se bécote dans la rue puis un autre qui se chamaille à la porte d’un restaurant et enfin, près de chez moi, un dernier qui accroche des rubans roses aux essuie-glaces de sa voiture, certainement en vue d’un mariage.

Je me sens peut-être un peu seul ?? Personne avec qui partager la peine d’une disparition, personne à tromper, personne à trahir, personne avec qui se chamailler, personne…

A part toi, cher journal.

 


3 commentaires

  1. Eric dit :

    comme c’est bien écrit et comme tout ça peut sembler familier !
    décidément, on « aime » toujours qui il faut pas, nous les ptis coeurs fragiles, trop sensibles :-)

    bon c’est vrai qu’on ne se connait pas particulièrement mais c’est mon ressenti après cette première lecture !

    Eric

  2. kaizov dit :

    je trouve tes textes de plus en plus beaux

    j’espère que ça va parce que moi aussi «  »je n’oublie pas »":p

    X.

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