Archive pour novembre, 2010

Master Monster et l’aspirateur

Il a fallu que je me lève à dix heures pour faire le ménage avant leur visite. Ma mère est une obsessionnelle de la propreté, j’essaie d’éviter au mieux les critiques. Dix heures, ça n’a l’air de rien mais c’est tôt pour moi, j’ai du faire sonner un réveil, ça m’arrive trois fois par an. Je suis fatigué, je ne parviens pas vraiment à sortir de ma torpeur et je me sens très irritable.

Dès qu’ils sonnent à la porte, ça ressemble à une invasion. Je ne m’attendais pas à ce que ma sœur amène sa fille de deux ans. Ça devrait me faire plaisir, on attend clairement que je m’extasie mais ça m’indiffère. Je ne l’ai vue qu’une fois ou deux, je ne sais plus mais ça aurait pu suffire, je me sens si étranger à sa mère comme à elle.

Je vis seul, je suis seul la plupart du temps dans un certain silence et la voilà qui court partout. Ses petits pas sur le parquet du couloir arrivent à produire un bruit incroyable, son charivari m’exaspère, ma tête va exploser et je ne peux m’empêcher de lancer une remarque acide :

     – Elle est très mignonne mais quand je la vois, je suis content de ne pas avoir d’enfant.

Je réalise ce que je viens de dire en découvrant la moue de ma mère.

     – Pfff… Elle est adorable. Il faut bien qu’elle bouge, elle est pleine de vie.

     – Oui, elle est adorable et c’est normal qu’elle bouge mais …

Qu’elle bouge ailleurs… Je ne crois pas l’avoir ajouté mais je ne peux jurer de rien.

     – Disons que … toute la journée, ça me fatiguerait.

La petite se moque de mes commentaires, elle continue de parcourir l’appartement, ma sœur la poursuit en laissant des trainées noires sur le sol et le nez de mon beau-père se met à saigner, inexplicablement.

     – Tu n’aurais pas du coton ?

     – Non … 

Je lui donne des mouchoirs et je fais mine de m’inquiéter. Il s’en sortira sûrement et une fois qu’il a souillé mon lavabo, il revient s’asseoir sur une des chaises de jardin inconfortables qui trônent dans mon salon/cuisine. Je pose des questions de circonstance. Je n’écoute pas vraiment les réponses, j’essaie seulement de faire taire le silence qui veut s’installer. Cependant, je ne suis pas d’humeur à y mettre beaucoup de conviction. Qu’est-ce qui les intéresse ? Qu’est-ce que je pourrais dire ? Trente quatre ans n’ont pas suffi à trouver une réponse. Chez moi, il n’y a aucune télé allumée, aucun jeu, aucune échappatoire, seule la radio de mon vieil ordinateur joue des morceaux inconnus, eux aussi ennuyeux.

Comme un écho à mes réflexions, ma sœur demande subitement :

     – Tu ne t’ennuies pas à vivre seul ?

Pour lui répondre, j’emprunte les mots d’un autre qui vantait ainsi son célibat :

     – Je ne vivrais avec quelqu’un pour rien au monde. Je ne pourrais plus cuisiner un cassoulet à quatre heure du matin, si bon me chante.

Ça ne la fait pas rire, elle me regarde sans la moindre expression, j’ajoute donc :

     – Je n’ai de compte à rendre à personne, je suis libre. Ça a un prix…

Est-ce que j’ai employé une langue étrangère ? Est-ce que j’ai cru m’exprimer à haute voix mais ça n’aurait été que dans ma tête ? Il faut que je trouve très vite des mots qui ont un sens.

     – Et puis, je ne passe pas non plus ma vie entière seul, il m’arrive de voir du monde… Des amis.

Personne ne réagit mais c’est pourtant vrai. Ces derniers temps, c’est de plus en plus rare et pour la première fois de ma vie, je ne suis pas très loin de partager pleinement l’avis du garçon au cassoulet mais j’ai encore quelques copains, je le jure.

Ma mère me fait remarquer que la petite a faim. Je n’ai même pas un gâteau à lui offrir. Si on excepte le contenu de mon réfrigérateur, il me reste très exactement sept euros et cinquante centimes pour manger jusqu’à la fin du mois. Si je le disais à ma mère, je pense qu’elle ne me croirait pas ou qu’elle me servirait sa sentence favorite :

     – Trouve un travail.

A vrai dire, je n’éprouve qu’un embarras très léger à ne pouvoir les inviter à déjeuner mais elle vit dans cet univers parallèle, celui des chips, des Chocapic et des plats cuisinés, où se nourrir n’est jamais un casse-tête et il n’est pas concevable qu’un paquet de gâteau puisse être inaccessible. Elle n’a jamais été riche mais je l’ai toujours connue surconsommatrice, je n’ai aucune critique à formuler à ce sujet mais je ne l’envie pas non plus. J’ai fait le choix de ne pas travailler, j’essaie de l’assumer sans jalouser les autres mais je n’avais pas conscience que ça isolait à ce point là. Vivre ainsi de son propre chef c’est entrer dans une nouvelle dynamique, ça va plus loin que le porte-monnaie, c’est un changement profond de perspectives. C’est un isolement parce que souvent, ceux qui travaillent ne vous comprennent pas : leurs envies, leurs rêves, leurs valeurs sont trop différents. C’est une barrière de plus entre ma famille et moi. Je pense qu’à leurs yeux je suis un fainéant et aujourd’hui je me demande s’ils ne me voient pas aussi comme un radin. A les côtoyer, je ne me sens pas différent, je me sens inacceptable.

Le silence revient sans cesse, la gène est perceptible. Je voudrais leur montrer que je ne suis pas un monstre, j’essaie de prêter attention à la gamine et alors je me déteste de me trahir de la sorte. Au fond, elle ne m’intéresse pas et lorsque ma mère bêtifie en m’appelant son « tonton », je me sens extrêmement mal à l’aise. Pour moi, elle est et elle restera un enfant parmi d’autres.

Après une petite demi-heure en ma compagnie, ils décident de repartir. Je ne les retiens pas, je suis reconnaissant de cette libération anticipée. Devant la porte, ma sœur s’excuse du bout des lèvres d’avoir recouvert le sol de traces noires. Telle un fauve affamé, ma mère bondit sur l’occasion :

    – Ton frère a tout le temps de le nettoyer.

Vindicatif, je grogne que je préfèrerais l’occuper à autre chose puis je retrouve mon semblant de calme pour les inviter à être prudents sur la route.

     – Tu nous accompagnes jusqu’à la voiture ?

     – Non…

Dès qu’ils sont enfin de l’autre côté de la porte, je ressors ma serpillère en les maudissant. Je suis dans un piteux état, je me vois encore à travers leurs yeux et c’est un monstre qui se dessine : seul, ennuyeux, triste, fainéant, antipathique et radin.

Après avoir remis en question tout ce que je suis, je me promets de ne plus faire aucun effort pour ma mère, de ne pas lui répondre quand elle me téléphonera et de prendre encore plus de distances avec elle. Je fais chauffer le morceau de lapin en sauce qu’elle a gentiment apporté dans un bocal. Je ne sais pas si c’est mon manque d’appétit après cette visite mais il se révèle très fade et je ne prends aucun plaisir à le manger.

A peine ai-je fini que l’horrible sonnerie de mon interphone retentit. Ce n’est pas une surprise, j’ai rendez vous avec un ouvrier qui vient fixer au mur un de mes radiateurs. Je découvre en ouvrant la porte un petit brun plutôt costaud d’une trentaine années – peut-être moins – qui sourit chaleureusement. Je le trouve d’emblée sympathique et attirant. Nous échangeons quelques mots pendant que je le conduis dans le couloir. Comme tout à l’heure, il s’agit seulement de phrases convenues pour être diplomate mais je ne ressens pas avec lui cette gène si pesante, ce sentiment que nos différences sont inconciliables.

Il se met au travail. Je me demande un moment s’il est d’usage de lui tenir compagnie mais je finis par retourner à mon ordinateur pour le laisser tranquille. Quand je viens le retrouver après une dizaine de minutes et que je le vois affairé, assis par terre en tailleur, ce spectacle me trouble légèrement, la position me semble familière, presque amicale. Debout derrière lui, je regarde un instant sa nuque puis ses bras dénudés, poilus qui révèlent le début d’un tatouage au motif indéfinissable et qui m’évoque la Prison. Je ressens une pulsion de tendresse et j’ai très envie de passer ma main dans ses cheveux. Ils ont l’air doux, c’est intrigant. Comment réagirait-il ? Il aimerait peut-être ça, est-ce si inconcevable ?

Je m’agenouille à côté de lui et je parviens à le faire rire avec quelques formules. Quand le silence revient, il n’est accompagnée d’aucune gène et je n’essaie pas de le faire fuir. Je réalise qu’en présence de cet inconnu, je me sens simplement bien. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une rencontre, il va repartir dans quelques minutes et je ne le reverrai jamais mais il est là, comme une réponse. Je ne suis pas monstrueux, nos différences ne sont pas forcément des murs insurmontables. Ma famille et moi, nous ne nous comprendrons pas mais le monde entier n’est peut-être pas mon ennemi.

Avant de s’en aller, le gentil brun me demande si j’ai un balai pour nettoyer les quelques saletés qui sont tombées sur le sol.

     – Vous prenez pas la tête, je vais passer un coup d’aspirateur.

Je trouve l’attention charmante mais c’est définitivement ma journée de ménage.

 

(Parce que pour un utilisateur de PC, Microsoft n’est pas une fatalité, ce texte a été écrit avec Open Office sur un système d’exploitation Ubuntu. Je le précise car après deux tentatives avortées l’année dernière, j’ai vécu ma récente migration sur Linux comme une victoire, celle de mes idéaux sur mes habitudes.)

Cyrz, Au peigne fin

 

Master Monster et l'aspirateur dans Le vrai journal de Midinette dislike100

Not f'd — you won't find me on Facebook

Doktor Joaquim

Je croyais l’insulter, l’humilier, le traîner plus bas que terre. Je pensais qu’on allait rester figés dans nos rôles respectifs. Il serait le soumis, moi le sadique. Doktor Joaquim. Et la radio jouerait du Wagner. Cette histoire m’a excité des journées entières. Je me réveillais en y pensant, je peaufinais les détails, trouvais LA position d’inconfort, l’insulte qui fait mouche puis remettais la virgule à la bonne place. Ça m’effrayait aussi, j’avais le trac comme un comédien à la veille d’un grand rôle et cette éternelle question m’obsédait : allais-je être à la hauteur ? D’autres encore. Est-ce que j’aimerais ça, finalement ? Était-ce le début de ma carrière dans la domination hard ou le chant d’un cygne à peine éclos ?

Un fantasme qui doit rester tel pour continuer d’exister ?

 Ca ne s’est pas du tout passé comme je l’imaginais. Ce n’était pas décevant mais différent. Il m’a fait remarquer que je prenais cette comédie trop au sérieux en glissant «on s’amuse, c’est tout». C’était un excellent résumé. Nous étions deux grands enfants qui jouent au docteur, il n’y avait vraiment pas de quoi en faire un plat. Ce qui aurait du être le plus sophistiqué, le plus compliqué de mes cinq à sept se révélait plus reposant que tout ce que j’ai pu vivre dernièrement. Il y avait dans cette libre interprétation d’une visite médicale sadomasochiste plus de respect, de part et d’autre que dans le sexe ordinaire, souvent sans saveur, pratiqué presque toujours avec de pauvres hères que rien ne sauve.

 La représentation lui a plu. A moi aussi mais principalement pour d’autres raisons. Son corps était un rêve mais surtout, il était simple, j’ai tellement besoin de ça. Pas cette simplicité que certains prétendent incarner et qui n’est qu’un habit, une manigance. Lui n’avait rien derrière la tête, il était nu devant moi, nu sur mon parquet, à quatre pattes, comme un taureau qui attend la dernière estocade sans illusion, ni même une intention. Alors que le rideau menaçait de s’écrouler, je lui ai tendu un petit récipient et lui ai demandé de me fournir un échantillon sans plus attendre.

Je méritais un peu de repos, je me suis couché et simple spectateur, je l’ai regardé procéder.

 Quand il est parti, je me sentais bien, si calme, presque comblé. J’avais trouvé des réponses à mes questions. Il n’y avait pas de choix à faire, pas de prochaine spécialisation de ma sexualité, pas de révélation mais une alternative de plus à emprunter selon l’envie.

J’avais faim, plus encore qu’avant, de nudité, de vérité et d’absolu.

 

 

The faint, Fish in a womb

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