Archive pour juillet, 2013

Le retour de Marie-Jeanne

Je n’ai pas menti, je ne mens pas, je me suis emporté, je suis comme ça. J’étais une nouvelle personne. J’avais laissé ma dépouille derrière moi. Je filais sur l’autoroute, à 230[1] au moins, direction « les hauteurs » et je regardais le cirque se réduire au rétro sans le moindre regret. Puis, j’ai croisé Marie-Jeanne, toute sourire, qui rentrait de ses vacances dans une camionnette rose bonbon. Le soleil, invisible auparavant, semblait étinceler depuis sa carrosserie. Quand nos regards se sont trouvés, elle a poussé un cri en me faisant un signe de la main. J’ai pris la première sortie et je l’ai rattrapée.

Pendant presque deux mois, nous ne sommes plus quittés. Dans ses bagages, elle avait ramené l’inspiration, « un cadeau des tropiques » et nous tracions ensemble des lignes incandescentes sur le noir de ma vie. Elle avait tout recouvert chez moi d’un voile de merveilleux, s’était donnée pour mission de m’ouvrir à mon intuition. Elle inventait sans cesse de nouveaux parfums dont elle remplissait les pièces avec minutie. Chaque jour, nous marchions au bord de la rivière main dans la main. Là, sur un banc, les yeux dans l’eau, nous dessinions des bateaux qui nous mènent à bon port. Le ciel en pleurait de nous voir si beaux mais nous n’étions pas touchés, un cortège d’oiseaux-parapluie nous protégeait des gouttes. Quand nous étions las, nous rentrions pour chanter des balades comme des cigales anémiques. Elle disait que toutes les fourmis du monde n’avaient qu’à s’écraser ou qu’elle s’en chargerait. Le soir tombé, elle venait me border, posait son doux sourire sur mon front en murmurant des « mon chaton ». Quand je me réveillais, je la laissais se reposer mais je ne pensais qu’à elle. Je l’attendais, je la voulais.

Pourtant, quand nous sommes devenus routine, il y avait comme un goût de rance dans les fruits de ma passion. Rester près d’elle était tout ce qui me restait d’une motivation mais je n’en comprenais plus la raison. Sa compagnie accentuait la solitude et l’avenir devenait morose. Elle ne laissait de place pour rien ni personne d’autre. Quand j’avais de la visite, il fallait qu’elle soit là. Couchée dans mon lit, entre un garçon et moi, elle me soufflait des scénarios lubriques mais finissait par m’épuiser pour m’avoir tout entier. Elle jurait qu’en le croisant près de ma boîte aux lettres, elle avait lu la haine dans les yeux du voisin. Elle était certaine que quelqu’un nous épiait derrière les buissons. Elle voulait barricader les portes, condamner les fenêtres et couper le téléphone.

« Tu écriras plus tard ! On s’en fout de la vaisselle. Brûle ce fichu courrier et dansons encore ! Profitons-en avant que la foule ne nous condamne au bûcher pour excès d’enthousiasme. »

Je devenais son chien et j’aimerais vous dire que c’est pour être un homme que je l’ai jetée dehors mais c’est elle qui est partie et son sourire me manque. Il y a presque un quart de siècle que je l’aime, elle n’est pas parfaite mais je finis toujours par tout lui pardonner, comment faire autrement ? Elle sait tromper les souffrances, c’est un cadeau de la Providence. Elle jette des couleurs dans la nuit et tapisse le vide avec des étoiles. Elle brille, elle brûle, elle tutoie les dieux comme les diables. Elle réveille les poètes, danse avec les chamanes. Ses pouvoirs sont si grands qu’elle nous enterra tous et déjouera la grisaille en fleurissant nos tombes. Elle est plus forte que moi et quand elle reviendra, dans un an ou dans dix, mes bras seront grand ouverts pour qu’elle me crucifie.

 

 

[1] Tout ça est de la prose (je ne sais même pas conduire), pas une invitation à dépasser les limitations légales. Merci pour les hérissons

 

 

 

Image de prévisualisation YouTube
Alanis Morissette, Mary Jane

Si c'est ailleurs ,c'est ici. |
Histoire et fiction - 11ème... |
Critica |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Dolunay
| "Le Dernier Carré"
| Les terres arides de l'isol...