Brûle

Extrait de mon manuscrit en cours.

(…) Je t’attends depuis quarante ans, je t’ai cherché partout où je me trouvais, j’ai examiné le moindre recoin de la fange, scruté jusqu’aux regards vides de chaque ombre que je croisais dans l’espoir de t’apercevoir enfin. Un seul moment d’inattention et, soudain, tu es là, à quelques centimètres, dans cette voiture. Ma triste vie entière, tu m’as manqué comme la première des nécessités, si bien que je ne sais par quel miracle j’ai rampé jusqu’à toi, et maintenant que je n’aurais plus qu’à tendre la main pour sentir ton corps, je ne le peux pas. Depuis le premier jour, je suis maudit.

 Je me répète que ce désir qui monte n’est que la progéniture de ma solitude et de mon désespoir, un nouveau mirage dans mon désert. Je suis un simple passager qui aura disparu de ton rétroviseur dans quelques heures. Sans réagir, je t’écoute piétiner la flamme, invoquer ta femme et tes enfants, je te regarde jeter cette couverture sur les braises qui refusent de s’éteindre. Je la ramasse quand elle prend feu et je m’en drape en souriant, qu’elle ose me réduire en cendre !

 Je te lance des vérités philosophiques fondamentales : que je suis un être humain avec un corps et ses contingences. Je pète, je rote, je transpire, je pisse, parfois le tout à la fois et je refuse de me sentir encore coupable de ces figures imposées. C’est sûr qu’on n’entend personne en parler dans les salons littéraires bien que malgré toute cette retenue, la puanteur persiste. Aucune pécore de la télé ne s’extasiera sur le sujet parce que, à l’évidence, ses maîtres vendraient bien moins d’anxiolytiques, de graisses, de sucres et de couvertures de survie à des gens sains qu’à des névrosés dévorés par la peur, la honte et leurs cortèges de maladies, des fous qui se tirent les uns sur les autres ou s’empoisonnent eux-mêmes.

 Je te parle de ma vie. A moi. La mienne. La seule que je veux diriger. Je me dévêtis, je veux être nu, âme et corps au vent, parce que ce doit être beau d’être libre, avec toi. Avec quelqu’un qui voudrait jouer le jeu d’être humain, vraiment, quelqu’un qui voudrait briser toutes les chaînes que ses prédécesseurs imposent pour que l’élite de rapaces perdure. Un autre qui pourrait dire, à la fin de son crépuscule, avant de repartir, qu’il a fait tout ce qu’il pouvait pour s’élever.

 Pourtant, parfois, tu essaies de faire briller ton plumage avec des babioles argentées qui traînaient par là. Ce plastique ne fait que t’enlaidir. Je me tais parce que tu me donnes chaud, parce que je veux que tu continues à parler mais c’est pur que tu m’enivres, que je pleurerais pour en avoir encore. Quand je fais mine de détourner la tête, je te sens me regarder du coin de l’œil. Je lance un trait d’humour à mon reflet dans la vitre. Un rire t’échappe et, vite, je trouve n’importe quoi pour qu’il résonne encore. Je découvre peu à peu que je n’ai jamais eu d’autre destination que tes côtés et que quel que soit l’endroit où ta voiture me jettera, sans toi ce sera l’enfer ! S’il te plaît, tue-moi tout de suite, délivre-moi si tu ne fais que passer. Je suis si fatigué, je ne tiendrai plus longtemps. Ma chandelle me brûlera de bout en bout si je dois continuer sans toi. (…)

 


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