Archives pour la catégorie Errance initiatique

Suicide, mode d’emploi foireux (a D.J. really saved my life)

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Un jour, pendant ma vingt-cinquième ou vingt-sixième année dans la fange, bien après que le bout du rouleau fut devenu poussière, j’ai essayé de m’échapper une dernière fois. J’en avais eu bien plus que ma dose de cette douleur qui, jamais, ne m’a laissé de répit. Je venais de quitter celui que j’appelais « le chat » , après presque deux ans à vivre ensemble une relation caractérielle et destructrice. Un après-midi, alors qu’il travaillait et sans le prévenir au préalable, j’avais déménagé dans un tourbillon toutes mes affaires de sa maison et je m’étais installé dans le logement d’urgence d’un foyer de jeunes travailleurs, une chambre sordide dans une bourgade glauque à vous donner la chiasse. Le soir même, j’avais réalisé que j’étais bien plus accro à mon bourreau que je ne l’avais envisagé. J’étais alors devenu obsédé par l’idée de le reconquérir mais je ne rencontrais de sa part qu’un refus catégorique et obstiné. Avec sa bienveillance coutumière il m’avait même fait comprendre que ma fuite lui avait rendu service :

– Si tu n’étais pas parti, je crois que je t’aurais foutu dehors.

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Je savais que cette relation était nocive mais sans elle je me sentais encore plus perdu. Il m’apparaissait que d’une manière ou d’une autre, dans la solitude ou la compagnie, sobre ou défoncé, à la campagne, à la ville, j’étais incapable de trouver l’interrupteur qui rallume la lumière. Il n’y avait pas d’espoir pour moi, ici, aucune raison de prolonger ce calvaire.

Pour soutenir mon addiction aux anxiolytiques et autres psychotropes, j’avais à ma disposition de nombreuses boîtes de drogues ainsi que tout un stock de substituts au tabac que j’avais probablement volé au greffier, visiteur médical ou qu’il m’avait donné pour m’inciter à arrêter de fumer. Pensant qu’une dose intense de nicotine aiderait peut-être les pilules à achever mon cœur, j’ai méticuleusement recouvert mon corps de patches, de haut en bas puis j’ai avalé ma pharmacie et me suis couché dans le noir.

Je suis resté comme ça un moment mais mon désespoir était si froid que j’ai décidé de partir avec la radio dans des écouteurs pour qu’elle me procure un semblant de compagnie, une minuscule étincelle pour me réchauffer un peu. Je n’ai pas envisagé qu’une étincelle suffit parfois à raviver les cendres.

Je suis allé cherché la radio puis, une fois les écouteurs sur les oreilles, j’ai recommencé à attendre. C’est alors qu’un morceau que je ne connaissais pas s’est fait entendre, un de ceux qui vous tient captif, haletant dès la première écoute et qui n’est pas fini que vous avez déjà envie de le rejouer. Je me considérais athée depuis déjà des années, je n’avais aucune foi en un autre monde ou un retour possible. J’ai soudain réalisé que si je partais, je ne découvrirais plus aucune chanson, je n’entendrais plus jamais celle-ci et cette idée m’a semblé intolérable. J’ai décidé d’ouvrir les volets et d’aller demander de l’aide auprès du personnel du foyer.

C’est une chanson qui m’a « sauvé la vie ».

J’ai été conduit aux urgences où j’ai été malmené par un docteur odieux qui condamnait mon geste et semblait vouloir me donner une leçon en me traitant comme un moins-que-rien. Le chat est venu me visiter à l’hôpital et m’a apporté un roman policier, un genre qu’il me savait détester formellement, un bouquin de Mary Higgins Clarke nommé « Comment te dire Adieu ». Quand, devant ce titre, j’ai mentionné son manque de subtilité et sa cruauté, il a fait mine de l’avoir choisi au hasard mais je n’étais pas dupe, il était bien trop retors pour ça.

Mon existence dans la fange à continué à être une torture. Il m’a fallu des années pour dompter la douleur mais j’ai découvert d’autres morceaux et j’ai eu de nombreux coups de foudre. Il y a peu je suis tombé sur « Saltwater » de Chicane et toute cette histoire est remontée à la surface. Il se pourrait bien que ce soit le morceau en question, j’ai envie de le croire.

Merci donc à toi, Chicane, d’avoir rallumé les braises avec ces dix minutes parfaites. Merci à tous les autres artistes qui ont rendu mon voyage parmi les humains en devenir  un peu plus acceptable.

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Chicane, Saltwater

Rita s’en va

 J’ai traversé seul les vestiges de la ville glace maudite. Le printemps ne s’y était pas montré depuis trois mille hivers. Les rats devenus rois n’avaient de préoccupation que pour le clinquant, leurs dieux étaient des pies voleuses* aux instincts malfaisants. Il était déjà tard quand j’ai croisé Rita en longeant la rivière. Dans ses yeux, la lumière s’éteignait. Elle ne pouvait plus porter ses dix ans de vie de chien, elle se mourait d’effroi. Bientôt elle se prosternerait devant les abattoirs avec les autres ombres. Elle oublierait la Vie, les couleurs et les vraies friandises. Les tambours de l’Appétit Féroce Que Rien n’Éteint Jamais seraient devenus les seuls à battre dans son cœur. A la fin de son errance servile, dans le murmure d’un soupir fatigué, elle disparaîtrait sans rien ajouter. J’aurais voulu l’aider mais comme j’approchais, elle s’est enfuit dans la nuit. Elle avait pris ma main tendue pour la promesse de nouveaux coups.

Pardon.

 

*des pies voleuses mâles

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Chloe Charles (avec The Sweetness) – God is a toad

Fol espoir

La route est longue, boueuse, inhospitalière et indocile. Le voyage se fait de nuit, aux heures les plus froides, quand le brouillard se mêle au givre. Les grillons ne chantent plus, ils sont tous fous. Les fossés sont remplis des déchets toxiques d’un empire industriel dont personne ne peut se rappeler ni le nom ni la substance.

J’ai aperçu un enfant qui cherchait des cafards. J’avais faim, moi aussi et je me suis demandé avec effroi combien de temps les pauvres chairs de son petit corps me permettraient de tenir.

Il va mourir, de toute façon. IL VA MOURIR. N’est-ce pas évident ? Tu lui rendrais service. Et à toi aussi.

Je suis tellement fatigué que j’oublie de plus en plus souvent où mène cette route et ce que je peux bien faire là. Je me réveille de mes absences assis ou couché sur le sol et malgré tous ces mois d’errance à l’agonie, mon premier réflexe est encore de chercher l’heure à mon poignet.

EST-CE QUE JE L’AI TUÉ ??

Non, je ne suis pas un tueur, pas du tout. Je suis plutôt une gentille personne, je suis la plus gentille personne que je connais. Il était si effrayé qu’il n’arrivait plus à dormir. Je l’ai bercé dans mes bras puis je l’ai aidé à retrouver son chemin. J’ai fait ce que j’ai pu. Comme toujours.

Je me souviens, je suis sur la route de Saint-Nazaire ! Les dernières personnes encore saines d’esprit avec qui j’ai parlées avaient entendu dire qu’on y trouve des bateaux qui vont jusqu’au sud des Amériques. Il paraît que là bas ils n’ont pas été touchés, que tout est comme avant.

Comme avant.

Je suis un gentil garçon. Je n’étouffe pas les enfants après qu’ils m’aient accordé assez de leur confiance pour s’assoupir à mes côtés. J’essaie d’aider les autres. Je mérite une autre chance. Quand je serai enfin à Buenos Aires, je reconstruirai ma vie. Je rencontrerai peut-être une jolie muchacha, je trouverai un travail et une maison. Je ne penserai plus à manger des enfants.

Pour l’heure, je vais faire un feu de camp avec de vieux habits, de la terre et des cartons puis je m’allongerai pour contempler la lune. C’est la même qu’on voit de Buenos Aires. Sauf qu’elle y est plus belle, je le sais. Tout s’illumine quand on le regarde avec sérénité.

Ce soir, même la faim m’a quitté. C’est sûrement ce qui arrive après un long jeûne. J’ai un peu mal au crane et mes oreilles bourdonnent. Il m’a semblé entendre une meute de chiens au loin. Est-ce que je vais mourir cette nuit ?? Non, Dieu ne le permettrait pas. Je ne mérite pas ça, je suis quelqu’un de bien. On n’en fait plus des comme moi. En fait, il se pourrait même qu’on n’en ait jamais fait.

Buenos Aires, je serai là très bientôt. Le vent est incertain et la route meurtrière mais je garde le sourire, je crois en toi.

Providence ensorcelée

Prétendre que les oiseaux s’endorment, comme ça, tout seuls, un matin d’hiver c’est prendre mes lanternes pour des fantassins en balade ! Je sais ce qui s’est passé. Il l’a assassiné, mon seul espoir. Dans la cage qu’il lui avait offerte, il l’a étouffé jusqu’au dernier souffle. Mais les guerriers ne posent pas les armes, ils les lustrent devant la cheminée, tout au plus.

Antigone Desiderata

En laissant mon âme au vestiaire, j’ai abandonné mon futur aux firmaments. Mars aurait dû sonner, Diane ressusciter, Jupiter s’en moquait. Je n’ai pas touché l’épée de glace, je n’ai pas mérité le givre et la flagellation par les grêles. Frêle, certes, était l’espoir. J’ai trahi ce que j’étais et les montagnes ont cédé.  La tornade s’est posée au-dessus de ma tête comme un troisième œil en furie ! J’ai eu beau crier grâce, rien n’a répondu. J’ai pleuré, ça je ne peux le cacher. J’ai versé des larmes de sang et de lave. Il a pourtant fallu réanimer les braises la nuit durant, comme un fou pour Carnaval. Les mots sont la seule arme que j’ai jamais trouvée. Je survivrai à tout ce qui se présente comme je l’ai toujours fait.

Aux printemps dévastés,

aux naissances des destinées,

à la pluie,

aux épreuves et à la nuit.

 

Comment ai-je pu en arriver là ? Au soir d’un printemps dévasté, les oiseaux chantent que c’est ma destinée. Il fallait braver les pouvoirs mal placés, les abus déguisés. La route est noire, rien ne semblait l’éclairer jamais. J’ai tout donné pour un sourire, quelques mots flatteurs et ma compassion. Je serais mort si en moi ne résistait la part meilleure.

 

“Tomorrow we enter the town of my birth
I want to be ready”

The celebration of the lizard, The Doors

Oiseaux de nuit

Je ne sais pas si Laurent est un ami, si c’est un copain de fortune, je ne sais pas si je le laisserai sur le quai au prochain départ, je sais seulement que je ne l’oublierai pas, je n’ai oublié personne.

Laurent porte un éclat que rien ne saurait éteindre, c’est son côté « folle suprême » qui me séduit surtout. Quand nous sommes réunis, sa seule présence m’oblige à assumer ce que je suis. Lui, il n’a jamais honte de lui-même. Fashionista impeccable, « garçon-fille à l’allure stupéfiante »,  il marche dans la grisaille de la ville Satan d’une élégance snobe comme on marcherait sur la croisette ou sur un podium, il illumine tout ça.

Depuis presque un an, plusieurs soirs par semaine, nous sortons boire un verre avec Daniel avant d’aller faire un tour dans le lieu de drague pédé, à la périphérie. La plupart du temps, nous restons dans la voiture à bavarder en regardant le manège. Parfois Daniel pousse à fond le son de son autoradio qui joue du Bach, du Saint-Saëns ou des morceaux de Michel Legrand. Ils font tous la gueule ou la belle, seuls dans leur coin, ça nous fait rire d’être anachroniques et que ces gens puissent nous prendre pour des cinglés. Il me tarde d’aller bientôt  déambuler là bas avec ces loups « face à main » qui nous font rire bêtement, histoire d’en rajouter.

Ce soir  nous sommes allés prendre l’air à la campagne, nous y avons oublié l’heure et en rentrant au milieu de la nuit, Daniel a tenu à s’arrêter devant la chapelle du cul. Nous fumons une cigarette dehors dans un des parkings quand Laurent reconnait son ancien ami dont il est toujours très épris. Il marche dans notre direction, probablement intrigué par ce petit groupe aux dispositions incertaines. Laurent s’avance vers lui,  reconnaissable entre mille mais l’autre fait demi tour pour ne pas lui parler et disparait dans sa voiture de sport.

Quelques instants plus tard Laurent est effondré sur la banquette arrière, sa tristesse m’envahit, son angoisse me paralyse comme si c’était la mienne, à tel point que je ne sais pas quoi lui dire pour le réconforter. La nuit était magnifique, la soirée excellente et puis … c’est la vie. Quand nous le déposons devant son immeuble, je m’interroge. Je découvre que j’ai plus d’affection pour lui que je voulais le croire. Je ne sais pas si c’est un ami mais, bien souvent, il jette des paillettes sur ma nuit…

Folk

Nos images mouvantes se rejoignent dans une danse électronique. Frotte ton corps contre le mien, bouge, quand le jour se lèvera, nous ne ferons plus qu’un et nous disparaitrons dans la mire de la télé. Nos irons polluer d’autres ondes.

Ressens-tu ce désir vertigineux de s’abandonner à la nuit encore une fois, perçois-tu les possibles ?

C’est un sacrifice humain, une transe nue sous la lune, un bang de sauge divinatoire, une prière à Shiva.

Nam Myoho Renge Kyo

Nam Myoho Renge Kyo

Pour déclarer forfait, il est bien trop tôt.

A force de sauter en l’air et de s’écraser sur le sol de toutes nos forces, nous réussirons à briser cette dimension, nous flotterons dans l’espace avec des volutes de fumée rouge.

Je te jure que tu ne leur ressembles pas. Tu réinventes ma nuit…

Bouge, bouge pendant qu’ils dorment.

Au commencement, il y avait Regan

Enfant, je passais des heures derrière la maison de mes grands parents à regarder les oiseaux. Je m’asseyais dans l’herbe et je m’imaginais dans les airs avec eux. C’est comme si j’étais tombé du ciel et que je n’arrivais plus à remonter, tant j’avais l’impression d’avoir déjà volé, de connaître ça, de sentir le vent dans mes plumes, tantôt froid, tantôt tiède, et cette liberté qui n’en finit pas. Je ne parviendrai pas à mettre des mots sur ce qu’on ressent, nu dans les airs, loin de la mesquinerie des hommes. Nous dansions des balais aériens, des odes à la vie, accompagnés par le vent. Nous n’avions peur de rien. Quand je me posais sur le sol pour rentrer à la maison, je savais ce que je voulais être plus tard. Je n’avais pas envie de devenir steward, pilote de ligne ou astronaute, je voulais juste redevenir ce que j’avais toujours été au fond de moi, je voulais être un oiseau, retrouver les miens et suivre le soleil.

Les choses commençaient mal.  

Enfant, je n’avais pas d’amis mais j’avais mes cousins. Nous passions tous les dimanches ensemble à jouer avec des cochons d’Inde, à leur construire des maisons, à leur inventer des intrigues humaines. Nous nous promenions dans la campagne qui n’était qu’un gigantesque terrain de jeu. Et puis il y avait Regan. Nous avions seulement six mois de différence et nous étions très complices. Hauts comme une ou deux pommes, nous avions même organisé une cérémonie de mariage officieuse sur le tas de fumier qui se trouvait aux abords de la ferme. Ce monticule surélevé était pour nous comme une estrade, un endroit d’où regarder le monde d’un peu plus haut. Aujourd’hui je réalise qu’il n’y en avait pas de meilleur pour célébrer notre union.

Plus tard, nous écrivions des chansons que nous allions fredonner aux oreilles de ses frères, en essayant de leur faire croire qu’il s’agissait des nouveaux succès du moment.  Nous voulions ainsi faire une étude de marché pour vérifier que nous avions bien un avenir dans le spectacle. Nous étions inséparables, nous nous sentions seuls au monde et peu à peu nous nous inventâmes l’idée que nous n’appartenions pas vraiment à nos familles respectives. Regan nous voyaient comme les brebis galeuses  de ce troupeau et je ne pouvais pas la contredire puisque je m’étais toujours senti  étranger. Nous étions des jumeaux adoptés qu’on avait séparés à la naissance, des enfants volés, des extra-terrestres abandonnés sur cette planète, …

J’avais inventé un alphabet fait de symboles tarabiscotés pour que nous puissions nous écrire sans que nos parents sachent ce que nous nous racontions. Dans la pratique, pour celui qui écrivait les choses étaient assez amusantes mais pour le destinataire, c’était un vrai casse-tête de déchiffrer ce charabia et nous avons vite abandonné. De son côté, Regan avait décidé d’envoyer un courrier à un animateur de la télé spécialisé dans les orphelins, pour lui raconter sa triste histoire d’enfant adopté en proie à la maltraitance. Cependant, son père avait intercepté la lettre, probablement intrigué par l’adresse d’expédition et avait donné à son orpheline de fille, quelques gifles en guise de félicitation.

Un jour, nous avons inventé un nouveau jeu. Nous avions beaucoup d’imagination et le monde qui s’étalait devant nous nous paraissait peut-être trop petit pour que nous puissions nous y épanouir. Nous avions été bercés par les histoires du jardin d’Eden, du fruit défendu, de l’Arche de Noé, de l’enfer et du paradis. Nous voulions voir ce qu’il y avait après la mort, ça nous intriguait. C’était un peu notre Disneyland personnel. La campagne environnante regorgeait de plantes et de baies qu’on nous avait vendues comme étant vénéneuses et même parfois mortelles. Nous partîmes nous promener, chacun avec une bouteille d’eau et nous cueillîmes tout ce qui nous paraissait potentiellement dangereux. Une fois notre butin constitué, nous entreprîmes de le manger en nous appliquant à ne rien laisser, ne nous avait-on pas appris qu’il ne fallait pas gâcher la nourriture ?

Regan rentra chez elle à peine un peu barbouillée, me laissant là, sain, sauf et quelque peu déçu. Il était devenu évident que les adultes mentaient.

 

Rétrospective (Affirmative Redaction)

Quand j’ai fini de lui exposer mon parcours professionnel, j’ai l’impression très étrange d’être dans la peau de Louis, le narrateur mort vivant de « Entretien avec un Vampire » d’Anne Rice.

-  Wow ! Je n’avais jamais eu à traiter une vie professionnelle aussi … Riche ?

Je me sens soudain incroyablement triste. Ce n’était pas possible de faire simple quand tout se mélange : les erreurs, les coups du sort, les choix du cœur,  les déménagements,  tout ce passé qui oriente fatalement le futur, qu’on le veuille ou non. Il a fallu survoler ma vie entière et réveiller un à un les fantômes de ma mémoire. En la regardant finir de griffonner ses pages, les larmes me montent aux yeux. Encore une fois, j’étais arrivé énervé, malgré le timbre de nicotine collé sur ma cuisse mais sa gentillesse et sa compréhension – son humanité en somme – me désarment. En rentrant chez moi, les automates que je croise me renvoient à mon irritation. Je me sens odieusement supérieur et me demande ce qu’ils pourraient bien m’apprendre, tous, que la vie ne s’est pas déjà chargée de me faire entrevoir.

Je suis un bâtard homosexuel métis  hypersensible à l’esprit vif et au « tout petit supplément d’âme ».  Un peu prétentieux, on peut trouver mon nom dans n’importe quel dictionnaire parmi les synonymes du mot « différent ». Je suis né à la marge, discriminé dès mon premier cri parce que j’avais la peau violette. J’ai été élevé par des grands-parents paysans dans le trou du cul du monde. Le curé de leur paroisse a refusé de me baptiser parce que je n’étais pas le fruit d’une union légitime et que mon père était assimilé à un musulman. J’ai été vampirisé par une fillette blonde et persécuté par les idiots de mon village. J’ai côtoyé des médecins, des putes, des flics, des toxicomanes, des hommes d’affaire, des dealers, des guérisseurs, des artistes, des fonctionnaires et des voleurs. J’ai été éboueur, manutentionnaire, préparateur de commandes, ouvreur de cinémas, télévendeur, opérateur de saisie, technicien et animateur radio. J’ai déménagé 12 fois ces dix dernières années. On m’a abusé, volé, trahi, bafoué, on m’a aidé et aimé aussi. J’ai gouté l’herbe, la cocaïne, l’héroïne, l’extasy, j’ai été un toxicomane médicamenteux et un alcoolique. Je n’ai pas rencontré le bonheur. J’ai tenté de me suicider cinq fois. J’ai fait deux sevrages infructueux et un réussi. On m’a mis un couteau sous la gorge dans une rue sombre de la ville vomi. On m’a frappé jusqu’à me faire tomber en plein milieu du Marais parisien, pour me voler mon téléphone portable. Un dealer m’a vidé une bombe lacrymogène sur la face lors d’une transaction au milieu de Guéret.  J’ai passé une journée entière à danser solitaire en parcourant les rues de la capitale dans l’indifférence puis j’ai acheté des dizaines de roses que j’offrais aux passants en échange d’un sourire. Je me suis échappé de Saint Anne sans aucune métaphore.  J’ai été trop amoureux d’une crotte et pas assez d’un gentil garçon. J’ai fait pleurer ma grand-mère, congédié ma mère, perdu ma meilleure amie. J’ai essayé de dormir dans un cimetierre en rentrant à pieds d’une free party en pleine campagne. J’ai été gigolo à domicile chez l’habitant* d’une banlieue chic de la capitale pendant deux mois avant de démissionner pour incompatibilité avec ma nature profonde et d’être remplacé par une chinoise experte. J’ai été conduit aux urgences après être tombé du balcon d’une boîte de nuit. J’ai avorté des études de psychologie, de langues étrangères et de Droit. J’ai été victime d’homophobie à plusieurs reprises. Inspiré par le Téléthon, j’ai organisé un bref Joaquim-Action dans les rues de Poitiers sur le thème « Sauvez ma soirée, donnez-moi un euro pour faire la fête ».  J’ai attrapé un rhume en faisant l’amour sur une plage, un matin d’automne. J’ai passé des nuits entières dans des jardins publiques à chercher un peu de chaleur. J’ai laissé derrière moi des dizaines de personnes qui m’étaient chères.  J’ai assisté à trois enterrements et un seul mariage. J’ai perdu 30 kilos en quelques mois et beaucoup de stress.  J’ai vécu ma propre version non censurée de la vidéo de « Justify my love ». J’ai passé une semaine dans la suite d’un Hilton et d’innombrables nuits dans le placard d’un « Première classe ». J’ai entrepris 3 ou 4 psychothérapies. J’ai eu deux crises de foie mais j’ai eu faim aussi et rien d’autre à manger qu’une motte de beurre sans un quignon de pain pour la tartiner. J’ai eu une mouche de compagnie pendant trois jours. J’ai été flamboyant, brillant, mesquin et minable.  J’en passe et des meilleures, j’ai été le héros d’une dizaine de téléfilms de M6 que personne ne verra jamais, si ce n’est peut-être mon ange gardien en projection privée.

J’ai vécues des choses que je ne pourrais décrire malgré mon impudeur graphique et la législation sur la liberté d’expression. Je ne regrette rien de ma vie, pas même une seconde. Je n’envie pas les gens riches qui bossent 16 heures par jour; entre esclavage et pauvreté, je choisis la liberté. Longtemps j’ai mal vécu mon sentiment d’être différent, aujourd’hui je préfèrerais crever que d’être comme tout le monde.

Parfois, je me sens riche.

 

* comme beaucoup de femmes au foyer à travers le monde, la différence c’est ma lucidité.

 

http://www.dailymotion.com/video/k2P4oSuAkO4QBndFT6

 Madonna’s « Justify my love »

 

« ils ont peur de rêver,
ils ont peur de penser,
ils ont peur du changement, ils ont peur de la liberté,
ils ont peur de la différence,
ils ont peur de leur prochain,
ils ont peur de la chance, du bonheur et du lendemain

Ils aimeraient t’effrayer avec leurs craintes et leurs phobies

Reste maître de tes pensées

Ils sont sclérosés et ils ont baissé les bras

Faisons sauter les murs de ces prisons cérébrales

Camarade, combats le doute car ils aimeraient te corrompre,
te barrer la route, ou te convaincre quelle est trop longue

Camarade fils du vent, fils de l’horizon, va où ton coeur te porte et la vie te donnera raison

n’oublie pas en ton âme cette flamme allumée,
n’oublie pas l’enfant en toi et les rêves qui l’animai
ent« 

Keny Arkana, « Ils ont peur de la liberté »

 
 

 

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