Archives pour la catégorie Le vrai journal de Midinette

Brûle

Extrait de mon manuscrit en cours.

(…) Je t’attends depuis quarante ans, je t’ai cherché partout où je me trouvais, j’ai examiné le moindre recoin de la fange, scruté jusqu’aux regards vides de chaque ombre que je croisais dans l’espoir de t’apercevoir enfin. Un seul moment d’inattention et, soudain, tu es là, à quelques centimètres, dans cette voiture. Ma triste vie entière, tu m’as manqué comme la première des nécessités, si bien que je ne sais par quel miracle j’ai rampé jusqu’à toi, et maintenant que je n’aurais plus qu’à tendre la main pour sentir ton corps, je ne le peux pas. Depuis le premier jour, je suis maudit.

 Je me répète que ce désir qui monte n’est que la progéniture de ma solitude et de mon désespoir, un nouveau mirage dans mon désert. Je suis un simple passager qui aura disparu de ton rétroviseur dans quelques heures. Sans réagir, je t’écoute piétiner la flamme, invoquer ta femme et tes enfants, je te regarde jeter cette couverture sur les braises qui refusent de s’éteindre. Je la ramasse quand elle prend feu et je m’en drape en souriant, qu’elle ose me réduire en cendre !

 Je te lance des vérités philosophiques fondamentales : que je suis un être humain avec un corps et ses contingences. Je pète, je rote, je transpire, je pisse, parfois le tout à la fois et je refuse de me sentir encore coupable de ces figures imposées. C’est sûr qu’on n’entend personne en parler dans les salons littéraires bien que malgré toute cette retenue, la puanteur persiste. Aucune pécore de la télé ne s’extasiera sur le sujet parce que, à l’évidence, ses maîtres vendraient bien moins d’anxiolytiques, de graisses, de sucres et de couvertures de survie à des gens sains qu’à des névrosés dévorés par la peur, la honte et leurs cortèges de maladies, des fous qui se tirent les uns sur les autres ou s’empoisonnent eux-mêmes.

 Je te parle de ma vie. A moi. La mienne. La seule que je veux diriger. Je me dévêtis, je veux être nu, âme et corps au vent, parce que ce doit être beau d’être libre, avec toi. Avec quelqu’un qui voudrait jouer le jeu d’être humain, vraiment, quelqu’un qui voudrait briser toutes les chaînes que ses prédécesseurs imposent pour que l’élite de rapaces perdure. Un autre qui pourrait dire, à la fin de son crépuscule, avant de repartir, qu’il a fait tout ce qu’il pouvait pour s’élever.

 Pourtant, parfois, tu essaies de faire briller ton plumage avec des babioles argentées qui traînaient par là. Ce plastique ne fait que t’enlaidir. Je me tais parce que tu me donnes chaud, parce que je veux que tu continues à parler mais c’est pur que tu m’enivres, que je pleurerais pour en avoir encore. Quand je fais mine de détourner la tête, je te sens me regarder du coin de l’œil. Je lance un trait d’humour à mon reflet dans la vitre. Un rire t’échappe et, vite, je trouve n’importe quoi pour qu’il résonne encore. Je découvre peu à peu que je n’ai jamais eu d’autre destination que tes côtés et que quel que soit l’endroit où ta voiture me jettera, sans toi ce sera l’enfer ! S’il te plaît, tue-moi tout de suite, délivre-moi si tu ne fais que passer. Je suis si fatigué, je ne tiendrai plus longtemps. Ma chandelle me brûlera de bout en bout si je dois continuer sans toi. (…)

Antigone Desiderata

En laissant mon âme au vestiaire, j’ai abandonné mon futur aux firmaments. Mars aurait dû sonner, Diane ressusciter, Jupiter s’en moquait. Je n’ai pas touché l’épée de glace, je n’ai pas mérité le givre et la flagellation par les grêles. Frêle, certes, était l’espoir. J’ai trahi ce que j’étais et les montagnes ont cédé.  La tornade s’est posée au-dessus de ma tête comme un troisième œil en furie ! J’ai eu beau crier grâce, rien n’a répondu. J’ai pleuré, ça je ne peux le cacher. J’ai versé des larmes de sang et de lave. Il a pourtant fallu réanimer les braises la nuit durant, comme un fou pour Carnaval. Les mots sont la seule arme que j’ai jamais trouvée. Je survivrai à tout ce qui se présente comme je l’ai toujours fait.

Aux printemps dévastés,

aux naissances des destinées,

à la pluie,

aux épreuves et à la nuit.

 

Comment ai-je pu en arriver là ? Au soir d’un printemps dévasté, les oiseaux chantent que c’est ma destinée. Il fallait braver les pouvoirs mal placés, les abus déguisés. La route est noire, rien ne semblait l’éclairer jamais. J’ai tout donné pour un sourire, quelques mots flatteurs et ma compassion. Je serais mort si en moi ne résistait la part meilleure.

 

“Tomorrow we enter the town of my birth
I want to be ready”

The celebration of the lizard, The Doors

Master Monster et l’aspirateur

Il a fallu que je me lève à dix heures pour faire le ménage avant leur visite. Ma mère est une obsessionnelle de la propreté, j’essaie d’éviter au mieux les critiques. Dix heures, ça n’a l’air de rien mais c’est tôt pour moi, j’ai du faire sonner un réveil, ça m’arrive trois fois par an. Je suis fatigué, je ne parviens pas vraiment à sortir de ma torpeur et je me sens très irritable.

Dès qu’ils sonnent à la porte, ça ressemble à une invasion. Je ne m’attendais pas à ce que ma sœur amène sa fille de deux ans. Ça devrait me faire plaisir, on attend clairement que je m’extasie mais ça m’indiffère. Je ne l’ai vue qu’une fois ou deux, je ne sais plus mais ça aurait pu suffire, je me sens si étranger à sa mère comme à elle.

Je vis seul, je suis seul la plupart du temps dans un certain silence et la voilà qui court partout. Ses petits pas sur le parquet du couloir arrivent à produire un bruit incroyable, son charivari m’exaspère, ma tête va exploser et je ne peux m’empêcher de lancer une remarque acide :

     – Elle est très mignonne mais quand je la vois, je suis content de ne pas avoir d’enfant.

Je réalise ce que je viens de dire en découvrant la moue de ma mère.

     – Pfff… Elle est adorable. Il faut bien qu’elle bouge, elle est pleine de vie.

     – Oui, elle est adorable et c’est normal qu’elle bouge mais …

Qu’elle bouge ailleurs… Je ne crois pas l’avoir ajouté mais je ne peux jurer de rien.

     – Disons que … toute la journée, ça me fatiguerait.

La petite se moque de mes commentaires, elle continue de parcourir l’appartement, ma sœur la poursuit en laissant des trainées noires sur le sol et le nez de mon beau-père se met à saigner, inexplicablement.

     – Tu n’aurais pas du coton ?

     – Non … 

Je lui donne des mouchoirs et je fais mine de m’inquiéter. Il s’en sortira sûrement et une fois qu’il a souillé mon lavabo, il revient s’asseoir sur une des chaises de jardin inconfortables qui trônent dans mon salon/cuisine. Je pose des questions de circonstance. Je n’écoute pas vraiment les réponses, j’essaie seulement de faire taire le silence qui veut s’installer. Cependant, je ne suis pas d’humeur à y mettre beaucoup de conviction. Qu’est-ce qui les intéresse ? Qu’est-ce que je pourrais dire ? Trente quatre ans n’ont pas suffi à trouver une réponse. Chez moi, il n’y a aucune télé allumée, aucun jeu, aucune échappatoire, seule la radio de mon vieil ordinateur joue des morceaux inconnus, eux aussi ennuyeux.

Comme un écho à mes réflexions, ma sœur demande subitement :

     – Tu ne t’ennuies pas à vivre seul ?

Pour lui répondre, j’emprunte les mots d’un autre qui vantait ainsi son célibat :

     – Je ne vivrais avec quelqu’un pour rien au monde. Je ne pourrais plus cuisiner un cassoulet à quatre heure du matin, si bon me chante.

Ça ne la fait pas rire, elle me regarde sans la moindre expression, j’ajoute donc :

     – Je n’ai de compte à rendre à personne, je suis libre. Ça a un prix…

Est-ce que j’ai employé une langue étrangère ? Est-ce que j’ai cru m’exprimer à haute voix mais ça n’aurait été que dans ma tête ? Il faut que je trouve très vite des mots qui ont un sens.

     – Et puis, je ne passe pas non plus ma vie entière seul, il m’arrive de voir du monde… Des amis.

Personne ne réagit mais c’est pourtant vrai. Ces derniers temps, c’est de plus en plus rare et pour la première fois de ma vie, je ne suis pas très loin de partager pleinement l’avis du garçon au cassoulet mais j’ai encore quelques copains, je le jure.

Ma mère me fait remarquer que la petite a faim. Je n’ai même pas un gâteau à lui offrir. Si on excepte le contenu de mon réfrigérateur, il me reste très exactement sept euros et cinquante centimes pour manger jusqu’à la fin du mois. Si je le disais à ma mère, je pense qu’elle ne me croirait pas ou qu’elle me servirait sa sentence favorite :

     – Trouve un travail.

A vrai dire, je n’éprouve qu’un embarras très léger à ne pouvoir les inviter à déjeuner mais elle vit dans cet univers parallèle, celui des chips, des Chocapic et des plats cuisinés, où se nourrir n’est jamais un casse-tête et il n’est pas concevable qu’un paquet de gâteau puisse être inaccessible. Elle n’a jamais été riche mais je l’ai toujours connue surconsommatrice, je n’ai aucune critique à formuler à ce sujet mais je ne l’envie pas non plus. J’ai fait le choix de ne pas travailler, j’essaie de l’assumer sans jalouser les autres mais je n’avais pas conscience que ça isolait à ce point là. Vivre ainsi de son propre chef c’est entrer dans une nouvelle dynamique, ça va plus loin que le porte-monnaie, c’est un changement profond de perspectives. C’est un isolement parce que souvent, ceux qui travaillent ne vous comprennent pas : leurs envies, leurs rêves, leurs valeurs sont trop différents. C’est une barrière de plus entre ma famille et moi. Je pense qu’à leurs yeux je suis un fainéant et aujourd’hui je me demande s’ils ne me voient pas aussi comme un radin. A les côtoyer, je ne me sens pas différent, je me sens inacceptable.

Le silence revient sans cesse, la gène est perceptible. Je voudrais leur montrer que je ne suis pas un monstre, j’essaie de prêter attention à la gamine et alors je me déteste de me trahir de la sorte. Au fond, elle ne m’intéresse pas et lorsque ma mère bêtifie en m’appelant son « tonton », je me sens extrêmement mal à l’aise. Pour moi, elle est et elle restera un enfant parmi d’autres.

Après une petite demi-heure en ma compagnie, ils décident de repartir. Je ne les retiens pas, je suis reconnaissant de cette libération anticipée. Devant la porte, ma sœur s’excuse du bout des lèvres d’avoir recouvert le sol de traces noires. Telle un fauve affamé, ma mère bondit sur l’occasion :

    – Ton frère a tout le temps de le nettoyer.

Vindicatif, je grogne que je préfèrerais l’occuper à autre chose puis je retrouve mon semblant de calme pour les inviter à être prudents sur la route.

     – Tu nous accompagnes jusqu’à la voiture ?

     – Non…

Dès qu’ils sont enfin de l’autre côté de la porte, je ressors ma serpillère en les maudissant. Je suis dans un piteux état, je me vois encore à travers leurs yeux et c’est un monstre qui se dessine : seul, ennuyeux, triste, fainéant, antipathique et radin.

Après avoir remis en question tout ce que je suis, je me promets de ne plus faire aucun effort pour ma mère, de ne pas lui répondre quand elle me téléphonera et de prendre encore plus de distances avec elle. Je fais chauffer le morceau de lapin en sauce qu’elle a gentiment apporté dans un bocal. Je ne sais pas si c’est mon manque d’appétit après cette visite mais il se révèle très fade et je ne prends aucun plaisir à le manger.

A peine ai-je fini que l’horrible sonnerie de mon interphone retentit. Ce n’est pas une surprise, j’ai rendez vous avec un ouvrier qui vient fixer au mur un de mes radiateurs. Je découvre en ouvrant la porte un petit brun plutôt costaud d’une trentaine années – peut-être moins – qui sourit chaleureusement. Je le trouve d’emblée sympathique et attirant. Nous échangeons quelques mots pendant que je le conduis dans le couloir. Comme tout à l’heure, il s’agit seulement de phrases convenues pour être diplomate mais je ne ressens pas avec lui cette gène si pesante, ce sentiment que nos différences sont inconciliables.

Il se met au travail. Je me demande un moment s’il est d’usage de lui tenir compagnie mais je finis par retourner à mon ordinateur pour le laisser tranquille. Quand je viens le retrouver après une dizaine de minutes et que je le vois affairé, assis par terre en tailleur, ce spectacle me trouble légèrement, la position me semble familière, presque amicale. Debout derrière lui, je regarde un instant sa nuque puis ses bras dénudés, poilus qui révèlent le début d’un tatouage au motif indéfinissable et qui m’évoque la Prison. Je ressens une pulsion de tendresse et j’ai très envie de passer ma main dans ses cheveux. Ils ont l’air doux, c’est intrigant. Comment réagirait-il ? Il aimerait peut-être ça, est-ce si inconcevable ?

Je m’agenouille à côté de lui et je parviens à le faire rire avec quelques formules. Quand le silence revient, il n’est accompagnée d’aucune gène et je n’essaie pas de le faire fuir. Je réalise qu’en présence de cet inconnu, je me sens simplement bien. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une rencontre, il va repartir dans quelques minutes et je ne le reverrai jamais mais il est là, comme une réponse. Je ne suis pas monstrueux, nos différences ne sont pas forcément des murs insurmontables. Ma famille et moi, nous ne nous comprendrons pas mais le monde entier n’est peut-être pas mon ennemi.

Avant de s’en aller, le gentil brun me demande si j’ai un balai pour nettoyer les quelques saletés qui sont tombées sur le sol.

     – Vous prenez pas la tête, je vais passer un coup d’aspirateur.

Je trouve l’attention charmante mais c’est définitivement ma journée de ménage.

 

(Parce que pour un utilisateur de PC, Microsoft n’est pas une fatalité, ce texte a été écrit avec Open Office sur un système d’exploitation Ubuntu. Je le précise car après deux tentatives avortées l’année dernière, j’ai vécu ma récente migration sur Linux comme une victoire, celle de mes idéaux sur mes habitudes.)

Cyrz, Au peigne fin

 

Master Monster et l'aspirateur dans Le vrai journal de Midinette dislike100

Not f'd — you won't find me on Facebook

Doktor Joaquim

Je croyais l’insulter, l’humilier, le traîner plus bas que terre. Je pensais qu’on allait rester figés dans nos rôles respectifs. Il serait le soumis, moi le sadique. Doktor Joaquim. Et la radio jouerait du Wagner. Cette histoire m’a excité des journées entières. Je me réveillais en y pensant, je peaufinais les détails, trouvais LA position d’inconfort, l’insulte qui fait mouche puis remettais la virgule à la bonne place. Ça m’effrayait aussi, j’avais le trac comme un comédien à la veille d’un grand rôle et cette éternelle question m’obsédait : allais-je être à la hauteur ? D’autres encore. Est-ce que j’aimerais ça, finalement ? Était-ce le début de ma carrière dans la domination hard ou le chant d’un cygne à peine éclos ?

Un fantasme qui doit rester tel pour continuer d’exister ?

 Ca ne s’est pas du tout passé comme je l’imaginais. Ce n’était pas décevant mais différent. Il m’a fait remarquer que je prenais cette comédie trop au sérieux en glissant «on s’amuse, c’est tout». C’était un excellent résumé. Nous étions deux grands enfants qui jouent au docteur, il n’y avait vraiment pas de quoi en faire un plat. Ce qui aurait du être le plus sophistiqué, le plus compliqué de mes cinq à sept se révélait plus reposant que tout ce que j’ai pu vivre dernièrement. Il y avait dans cette libre interprétation d’une visite médicale sadomasochiste plus de respect, de part et d’autre que dans le sexe ordinaire, souvent sans saveur, pratiqué presque toujours avec de pauvres hères que rien ne sauve.

 La représentation lui a plu. A moi aussi mais principalement pour d’autres raisons. Son corps était un rêve mais surtout, il était simple, j’ai tellement besoin de ça. Pas cette simplicité que certains prétendent incarner et qui n’est qu’un habit, une manigance. Lui n’avait rien derrière la tête, il était nu devant moi, nu sur mon parquet, à quatre pattes, comme un taureau qui attend la dernière estocade sans illusion, ni même une intention. Alors que le rideau menaçait de s’écrouler, je lui ai tendu un petit récipient et lui ai demandé de me fournir un échantillon sans plus attendre.

Je méritais un peu de repos, je me suis couché et simple spectateur, je l’ai regardé procéder.

 Quand il est parti, je me sentais bien, si calme, presque comblé. J’avais trouvé des réponses à mes questions. Il n’y avait pas de choix à faire, pas de prochaine spécialisation de ma sexualité, pas de révélation mais une alternative de plus à emprunter selon l’envie.

J’avais faim, plus encore qu’avant, de nudité, de vérité et d’absolu.

 

 

The faint, Fish in a womb

Il n’y a pas d’abonné au numéro que vous avez demandé, veuillez recomposer votre appel ultérieurement

 

Quand est-ce que les gens ont cessé de m’intéresser ? Depuis quand ai-je l’impression qu’ils me racontent tous la même chose ? Ils m’indiffèrent, ils me désespèrent.
Est-ce que c’est arrivé en arrêtant les anxyolitiques et l’herbe ? Est-ce que ces drogues maintenaient l’illusion d’un monde acceptable ?
Je me sens comme un téléspectateur qui tomberait sur le même programme à chaque pression de son doigt sur un nouveau bouton de sa télécommande, un programme qu’il n’aime pas, voire une simple mire.
Je suis seul parmi les autres à un point que je ne saurais décrire.
J’ai l’impression d’avoir connu tant de déceptions que je ne suis plus capable d’être déçu.
Ma vie m’emmerde, c’est une horrible vie.
De tous côtés il n’y a que des moules dans lesquels je ne peux entrer.
Je ne suis pas intellectuel, je ne suis pas manuel, je ne suis pas un érudit, je ne suis pas un ignare, je ne suis pas une pétasse, je ne suis pas un ours, je suis trop carré et trop lâche pour être un vrai rebelle, trop sensible pour être détaché.
Personne n’est fait pour moi mais la solitude, non plus.

J’en pleurerais.
J’en pleurerai.

 

Turista (diarrhée du voyageur)

Je suis en train de faire la vaisselle, je pense être dans mon appartement quand je découvre un grand évier qui donne sur un jardin encerclé d’une haie verte particulièrement haute. Ca fait des mois que je vis ici, comment ai-je pu ne pas remarquer tout ça ??

Je me sens particulièrement bien dans cet endroit, libre et protégé des regards. C’est visiblement une maison mais j’y suis comme chez moi.

J’ai raconté ce rêve à Racoon sur Internet. C’était un peu pathétique, j’avais besoin de confier à quelqu’un le sentiment d’avoir eu une prémonition et il était le seul interlocuteur disponible dans « ma vie ».

Il n’y a rien vu de particulier et son discours m’a énervé :

« Les rêves sont utiles. Même les animaux rêvent … »

Cette simple contradiction a remis en cause mon envie de le rencontrer. Il semblait se faire la voix de tous les réalistes, porte-parole de cette époque matérielle ou tout est passé au crible de la Science et des statistiques et ne reste plus de place pour la poésie et l’Extraordinaire.

J’ai besoin d’air, je voudrais que ce rêve soit un cliché de mon futur dans une autre vi(ll)e.

Déconnexion, j’ai marché dans les rues, comme toujours mais cette fois en me forçant à sourire. Je ne veux pas ressembler à tous ces gens ternes que je croise.

Daniel me disait l’autre soir que je ne savais pas encore me positionner par rapport aux autres.

Peut-être dois-je les regarder comme si je ne faisais pas partie de leur communauté, comme un touriste ou pire, comme s’ils étaient des insectes.

J’espère rêver encore cette nuit et que je m’en rappellerai. J’espère que l’Univers m’enverra des messages.

Le reptilien

 

Je me réveille en sursaut et le découvre debout dans la pénombre en train de m’observer. Est-ce un prédateur ?!! Je suis pris de panique, je crois même que j’halète en lui demandant :

- Mon dieu, qu’est-ce que tu fais là ?!

- Je te regardais dormir.

Il sourit et continue de me scruter avec une tendresse horripilante. Mon cœur va exploser, j’ai envie de le chasser à coups de balai.

- Tu m’as fait peur !

- Je vois ça.

Il minaude et vient m’embrasser dans le cou en se collant contre moi.

- Tu me fais rire !

Ses lèvres m’insupportent, ses mots sont monstrueux, c’en est trop, je veux qu’il parte, je le repousse en tentant de réfréner mon agressivité.

- Ecoute, j’ai dormi deux heures, je suis mort de fatigue et j’ai n’ai qu’une envie : me reposer encore. Ne m’en veux pas mais je ne suis pas d’humeur câline, pas le moins du monde.

- Ah … Tu dors depuis deux heures ? C’est marrant, moi je suis REVEILLE depuis deux heures.

- Pourquoi tu ne t’es pas levé ?

- Je ne voulais pas te déranger.

Moi, je ne voulais pas qu’il dorme ici. Je lui avais d’ailleurs proposé de venir « passer un moment » avec moi pour cette raison, pensant qu’il comprendrait le sens de cette phrase. Juste un moment… La dernière fois qu’on s’était vus, sa conversation m’avait assommé mais j’avais apprécié ses caresses, allant même jusqu’à les trouver hors du commun. Ce soir cependant, cinq minutes en sa compagnie avaient suffit à me donner envie qu’il décampe.

Ca avait commencé quand je lui avais proposé un thé.

- Un café, si tu préfères ?

- Non… je vais me contenter de prendre un petit métis.

La formulation m’avait dérangé, je ne parviens pas à me l’expliquer, peut-être parce que je m’étais senti relégué au rang d’objet de consommation, peut-être parce que cette classification stupide dont j’avais oublié depuis longtemps qu’elle pouvait me concerner n’était pas digne de me représenter (je me suis souvent senti être un mélange de beaucoup de choses mais jamais celui-là), … Quoi qu’il en soit le sourire qu’il affichait en disant ça, la façon qu’il avait eu de me prendre dans ses bras juste après – mièvre, presque condescendante – m’avaient perturbé encore un peu.

Un peu plus tard, nous étions en train de baiser, au beau milieu, quand j’avais réalisé que ses petits yeux de lézard, les mouvements de son corps, même ses caresses, tout chez lui m’exaspérait. Après avoir poussé quelques soupirs qu’il avait du prendre pour de la satisfaction, je n’en pouvais plus, je m’étais allongé sur le côté du lit pour mettre de la distance entre nos deux corps et j’avais pensé avec amertume à une cigarette qui, en plus de me calmer, nous aurait encore mieux séparés. J’avais cherché l’heure et l’avais trouvée, soulagé, tout à fait décente pour son retour chez lui. Malheureusement, il n’avait pas semblé perturbé par mes sautes d’humeur et après une conversation où l’accablait son manque d’ouverture, j’avais compris qu’il commençait à s’endormir.

Je ne trouvais pas la force de lui dire que je préférais qu’il s’en aille et fulminais sans parvenir à me résigner. Cette situation me semblait insupportable, je me sentais prisonnier dans mon propre appartement. Dix minutes plus tard, il ronflait à plein régime et, moi-même, de rage las, je commençais à somnoler quand, juste avant de sombrer, au bord du précipice j’avais pensé :

« C’est pas possible, tu ne peux pas te laisser faire de la sorte. Aie confiance en toi, tu es dans tes murs, tu fais ce que tu veux. Tu l’emmerdes ! ».

Alors, je sautais du lit en lui disant :

- Ecoute, je n’arrive pas à dormir, 2 h du matin c’est beaucoup trop tôt pour moi. Je vais dans le salon, faire un tour sur le net. Ne sois pas surpris, je m’assoupirai certainement sur la banquette.

Je lui laissais juste le temps de grommeler « Ah bon ? », j’attrapais une couverture dans mon armoire et partais sur la pointe des pieds mais sans me retourner.

Dans le séjour, quel soulagement, j’étais tiré d’affaire, j’avais réussi à ne pas me laisser envahir tout à fait. La tension s’amenuisait tandis que, sur l’ordinateur, j’ouvrais des pages et des pages, savourant ma liberté jusqu’à ce que la nuit s’éclipse. Je me sentais un peu coupable mais je me forçais à ne pas y prêter trop attention. A l’aube, je me dis qu’il serait de bon ton de retourner dans ma chambre, j’hésitais un long moment mais ça n’aurait été que pour plaire au parasite et ça aurait ravivé ses ardeurs. J’éteignais la lumière et trouvais Morphée en quelques secondes.

Je pensais me réveiller dans de meilleures dispositions mais c’est tout le contraire. Je suis irritable comme un nouveau né privé de repos. Il reste encore un moment, qui me semble une éternité, à me regarder puis comprend enfin qu’il serait mieux chez lui et se décide à aller s’habiller dans ma chambre. Mes paupières se ferment toutes seules et quand je les rouvre, je sursaute à nouveau. Il a traversé l’appartement sans que j’entende un de ses pas.

- Mon Dieu, tu es là …

Il est silencieux comme un serpent.

- Tu es plus discret qu’un chat !

Il rit doucement en enfilant sa dernière peau et revient m’embrasser.

- Allez, je te laisse dormir. On s’appelle ?

- Uh umm. Rentre bien.

Dès qu’il a passé la porte, je me lève pour la fermer à clefs, j’allume les lumières et me prépare une tasse de thé. Je téléphonerais bien à quelqu’un pour lui raconter ma nuit même si au fond, il ne s’est rien passé d’intéressant. Je me sens trop libre pour me rendormir tout de suite, j’emporte mon ordinateur dans la chambre et me plonge dans un épisode de la série télévisée qui m’occupe en ce moment.

Deux semaines plus tard, le serpent envoie un message pour faire mine de prendre de mes nouvelles.

Je ne réponds pas. Jamais.

 

Pauvre pécheur

pauvrepecheur4.jpg

 

 

 

Vies de chien

…En fin de matinée, je retourne voir l’ours dans son usine. Quand j’arrive, il est devant le portail en train de discuter avec une femme accompagnée de deux enfants. Je continue à marcher jusqu‘à ce que je trouve un banc, un peu plus loin. Je m’y assois et lui envoie un message pour l’inviter à me faire signe quand il sera libéré. Un quart d’heure plus tard, nous échangeons quelques mots dans le vestiaire, une formalité, ce n’est pas notre conversation qui nous réunit. Il m’apprend quand même que la femme avec qui il s’entretenait n’était autre que la sienne, venue lui donner des nouvelles de son chien, malade de la rate, sur la table d’opération au moment où nous parlons. Il m’embrasse, je relève sa chemise, il baisse mon pantalon.

« Tu m’as manqué, Joaquim » souffle-t-il entre deux baisers.

Les hommes mariés se spécialisent dans ces déclarations. Vous pourriez croire qu’ils ont mieux à faire que penser à vous mais, au contraire, dans leur routine vous représentez l’évasion.

En caressant son torse, je me dis que je l’aime bien, entre cinq et sept mais qu’il ne m’a pas manqué pour autant quand une voiture se gare devant l’usine en klaxonnant. Nous nous rhabillons à la hâte et tandis que l’ours sort, je file me cacher dans la salle de bain qui jouxte les vestiaires.

« Elle est revenue, ferme la porte » me lance-t-il avant de disparaître.

Dans la petite pièce, il fait sombre, je m’assois sur le bord de la baignoire et commence à envisager toutes les éventualités. Peut-être que sa femme a senti qu’il se passait quelque chose de louche, peut-être qu’un supérieur hiérarchique va décider de faire visiter l’usine alors que je suis piégé dans le noir comme un rat ? Que va-t-il inventer si des collègues me découvrent là ? Est-ce que c’est mal de participer à cet adultère ? Comment réagir si la porte s’ouvre sur une épouse furibonde ? Est-ce que l’Univers veut me faire comprendre quelque chose ?

Je reste là une bonne dizaine de minutes puis il vient me dire de sortir. Si le verrou ne fonctionnait plus, est-ce qu’il défoncerait la porte ? Heureusement je peux l’ouvrir sans mal. Derrière, il fait grise mine et je sais déjà ce qu’il va m’apprendre.

-   Mon chien est mort

-   Arf… Je suis désolé.

-   Je suis un peu secoué…

-   Je comprends. Tu préfères peut-être que je te laisse ?

-   Je n’ai plus vraiment la tête à ça. Je suis navré.

-   C’est pas grave, viens que je te fasse un câlin avant de partir

Je n’ai pas envie de l’entendre s’excuser d’être humain. C’est la vie, ça tient rarement dans les cases, ça ne respecte pas les prescriptions. Son affliction ne fait que me le rendre plus sympathique et de toute façon, j’étais surtout venu pour tuer le temps.

 -   Dis-toi qu’il ne souffre plus, qu’il est heureux.

Je ne trouve rien de plus approprié. Je rentre chez moi un peu triste, pas pour son chien ni pour lui mais pour ma petite personne sans que j’arrive à comprendre pourquoi. L’Univers n’a sans doute pas envie que je reste dans l’ignorance, il est midi, la ville Satan est presque déserte mais je trouve le moyen de croiser un couple d’amoureux qui se bécote dans la rue puis un autre qui se chamaille à la porte d’un restaurant et enfin, près de chez moi, un dernier qui accroche des rubans roses aux essuie-glaces de sa voiture, certainement en vue d’un mariage.

Je me sens peut-être un peu seul ?? Personne avec qui partager la peine d’une disparition, personne à tromper, personne à trahir, personne avec qui se chamailler, personne…

A part toi, cher journal.

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