Archives pour la catégorie LES NAUFRAGES

Rita s’en va

 J’ai traversé seul les vestiges de la ville glace maudite. Le printemps ne s’y était pas montré depuis trois mille hivers. Les rats devenus rois n’avaient de préoccupation que pour le clinquant, leurs dieux étaient des pies voleuses* aux instincts malfaisants. Il était déjà tard quand j’ai croisé Rita en longeant la rivière. Dans ses yeux, la lumière s’éteignait. Elle ne pouvait plus porter ses dix ans de vie de chien, elle se mourait d’effroi. Bientôt elle se prosternerait devant les abattoirs avec les autres ombres. Elle oublierait la Vie, les couleurs et les vraies friandises. Les tambours de l’Appétit Féroce Que Rien n’Éteint Jamais seraient devenus les seuls à battre dans son cœur. A la fin de son errance servile, dans le murmure d’un soupir fatigué, elle disparaîtrait sans rien ajouter. J’aurais voulu l’aider mais comme j’approchais, elle s’est enfuit dans la nuit. Elle avait pris ma main tendue pour la promesse de nouveaux coups.

Pardon.

 

*des pies voleuses mâles

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Chloe Charles (avec The Sweetness) – God is a toad

Providence ensorcelée

Prétendre que les oiseaux s’endorment, comme ça, tout seuls, un matin d’hiver c’est prendre mes lanternes pour des fantassins en balade ! Je sais ce qui s’est passé. Il l’a assassiné, mon seul espoir. Dans la cage qu’il lui avait offerte, il l’a étouffé jusqu’au dernier souffle. Mais les guerriers ne posent pas les armes, ils les lustrent devant la cheminée, tout au plus.

Amoureux

 

-   Il s’est retourné. Décidément, vous lui plaisez …

-   De qui parlez-vous ?

-   Du garçon que nous venons de croiser. Il vous regardait comme un gâteau dans une vitrine.

-   Vous êtes jaloux ?

-   Non, vous ne l’avez même pas vu.

-   Je voulais dire « envieux ».

-   Envieux ?

-   Envieux… jaloux que ça ne soit pas vous qu’il regarde !

-   Ah … non, je ne suis pas de nature envieuse.

-   Ca y est, vous rougissez !!

-   Cessez de me torturer !

-   Les grands mots, déjà ? De toute façon vous n’auriez aucune raison de l’être, envieux. Vous êtes bien plus joli que moi.

-   Je ne crois pas, non. Et puis c’est une affaire de goût…

-   Vous êtes très joli Jérôme.

-   C’est moi la midinette mais je jurerais que c’est vous, cette fois, qui me contez fleurette.

-   Vous croyez ? Je ne suis qu’une victime de la lune. Regardez comme elle est pleine, comme elle brille. Elle aveugle ce garçon et moi, elle me rend amoureux.

-   Vous voilà amoureux de la lune, quelle étrange soirée ! Elle est belle, c’est vrai…

-   D’elle, oui… pas seulement, de quelque coquelicot aussi.

 

Mary  Hopkin, Those were the days

Différents

-   Ce vouvoiement est vraiment anachronique. Ne pourrait-on pas passer au « tu » ?

-   Non, je ne préfère pas. Pas pour l’instant.

-   Pourquoi ?! Je suis couché sur vous, mon nez touche presque le vôtre, on peut difficilement faire plus intimes !

-   Vous avez regardé trop de ces films où les personnages passent au tutoiement après avoir partagé du sexe, Jérôme… Nous ne sommes pas eux.

-   Qu’avons-nous donc de si différents ?

-   Avec combien de garçons avez-vous couché cette année ?

-   Ca ne vous regarde pas !

-   Avec cette petite gueule, pas besoin d’être devin pour savoir qu’ils ont été nombreux. Avec combien d’entre eux avez-vous échangé comme nous le faisons ?

-   Aucun.

-   Voilà. Ca peut vous sembler curieux mais c’est le langage, bien plus que le sexe, qui rend notre… disons relation, particulière. Combien de ces garçons avez-vous tutoyé ?

-   Tous.

-    Les avez-vous revus par la suite ?

-    Pas vraiment

-    Vous voyez bien que le sexe n’a pas fait de vous des intimes. Le tutoiement, non plus. Nous ne sommes pas tout le monde, vous et moi, je veux le croire et ce « vous » nous distingue des autres en nous rapprochant l’un de l’autre. Il est notre secret, vous comprenez ?

-    Je comprends, Daniel que vous êtes bien un écrivain. Ce n’est qu’un mot.

-    Oui mais, mon beau, ce mot est une personne.

-    Vous m’énervez … Gardons-la si ça peut vous aider !

Odieux

-   Allo, oui ?

-   Vous dormiez ? Vous avez la voix fatiguée.

-   Ah, c’est vous… Non, je ne dormais pas. Je ne me rappelle pas vous avoir donné mon numéro.

-   Vous ne l’avez pas fait mais vous avez prononcé votre nom dans la conversation et vous êtes dans l’annuaire.

-   Vous n’oubliez donc jamais rien ?

-   Non, pas ce qui m’intéresse.

-   Bon, et que me voulez-vous ?

-   Vous êtes fâché ?

-   Pourquoi le serais-je ?

-  Vous êtes parti comme un voleur avant hier. Vous avez même encore oublié d’emporter mon pantalon, celui qui vous plaisait.

-   Très drôle.

-   Je suis désolé si je vous ai paru désagréable ou si je vous ai contrarié.

-   Vous avez été globalement odieux.

-   Il ne faut pas m’en vouloir. Je ne sais pas très bien communiquer, je n’ai plus l’habitude de discuter avec des étrangers.

-   Je vois … Ce n’est pas grave.

-   Ca vous arrive de manger ?

-   Oui, ça m’arrive.

-   Je me demandais si vous vouliez déjeuner avec moi, demain.

-   Je ne sais pas. Pourquoi cette proposition ? Vous avez besoin de passez vos nerfs sur quelqu’un ?

-   Non … Vous m’intriguez, vous aussi. Malgré votre mauvaise foi, vous êtes vrai et c’est plutôt rare. Et puis, vous n’êtes pas si stupide.

-   Je dois vous remercier ?

-   Non … Vous viendrez ?

-   Vous avez diné, vous ?

-   Pas encore

-   J’ai un peu faim et j’aimerais goûter les plats de ce restaurant étrange en bas de chez vous. J’aurais pu en prendre un en passant et nous l’aurions partagé.

-   Je vous préviens, rien de trop épicé pour moi.

-   Promis. Je serai là à 20h 30.

-   Moi aussi.

Désuets

-   J’aime beaucoup votre peau.

-   Pourquoi ça ? Qu’a-t-elle donc de si particulier ?

-   Elle est comme vous. Les parties visibles – le visage, les mains- sont un peu rugueuses mais on y trouve des parcelles de douceur. Là, par exemple.

-   Vous êtes en train de me conter fleurette ?

-   Absolument  pas !!

-   Pourquoi riez-vous ?

-   Cette formule, « conter fleurette », est si désuète et nous va si mal, deux gaillards comme nous !

-   Je m’adapte à vous et à votre langage. Il est si évident que vous êtes une midinette.

-   N’importe quoi !

-   Si, vous l’êtes ! Et c’est d’ailleurs en ça que vous, vous êtes perdus !

-   Comment ça ?

-   Est-ce que ce monde ressemble à une terre d’asile pour les midinettes ?  Il y a peu de place pour l’amour et pour ses passionnés dans cette ère marchande.

-   Peut-être. Quoiqu’il en soit, je ne vous conte pas fleurette et je ne suis pas une midinette.

-   Oh que si ! Regardez-vous, vous êtes aussi rouge qu’un coquelicot !

Seuls

- Vous trouvez que je suis méchant ?

-  Je ne l’ai jamais pensé vraiment. Je pense ou plutôt je sais que vous êtes un peu perdu, vous aussi.

-  Pourquoi diable serais-je perdu ?!

-  Vous étiez dans ce jardin, couché dans l’herbe, les yeux dans le vague. Vous ressembliez à un naufragé.

-  Je regardais les nuages !

-  Non, vous ne regardiez rien, vous étiez en vous-même et vous étiez triste, je l’ai vu dans vos yeux.

-  Vous m’avez cru mort…

-  Je cherchais seulement une manière originale de vous aborder. Et puis c’est la troisième journée que nous passons chez vous et votre téléphone n’a pas sonné une fois, personne n’est venu vous voir.

-  Et alors ?!

-  Vous êtes très seul.

-  Non, je ne le suis pas. Vous qui êtes bien du genre à vous étourdir de statistiques variées devriez savoir que trois après-midi ne sauraient être représentatifs de quoi que ce soit.

-  Si vous voulez.

-  Quand bien même je serais seul, ne peut-on pas être seul et heureux ?

-  J’imagine que ce doit être possible mais les gens qui disent ça le font souvent pour cacher qu’ils ne sont pas bien avec les autres et finalement avec eux-mêmes, avec la vie.

-  Vous êtes barman ?

-  Pardon ? Je ne fais rien, je vous l’ai déjà dit. J’ai parfois du mal à vous suivre Daniel.

-  Vous semblez maîtriser si bien la psychologie de comptoir que je m’interrogeais.

 

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Bobby Womack, across 110th street / Quentin Tarantino’s Jackie Brown

Obsédés

-    Ainsi donc, vous êtes revenu !

-    Oui, j’avais envie de vous revoir et je suis toujours le fil de mes envies.

-    Ah, le sexe, quel moteur !

-    Le sexe, oui, mais pas seulement. J’aime aussi vous écouter parler.

-   Vous disiez que j’étais ennuyeux !

-   Vous ne laissez jamais rien dépasser sans y toucher ?! Je le disais peut-être pour vous faire bisquer ou simplement pour dire quelque chose.

-   Vous aimez me faire… bisquer ?!

-   Assez, pourquoi ?

-   Parce que moi, j’adore vous faire tourner en bourrique. Vous comptez rester dans le couloir ?

-   Non. En fait, vous m’intriguez toujours, vous savez ?

-   Ah, et pourquoi ça ?

-  Je me demande si vous êtes vraiment méchant ou si vous simulez. Je me demande qui vous êtes, si vous êtes celui qui parle haut ou celui qui sous mes caresses ne trouve plus rien à dire. Et puis j’adore ça, réussir à vous faire taire, je me sens puissant dans ces moments là.

-  Vous n’y arrivez pas par vos propos, malheureusement mais vous vous posez des questions, c’est déjà ça. Pour répondre à la dernière, je suppose que je suis un peu les deux. De la même manière que vous n’êtes pas seulement ce candide un brin écervelé, je suis certain que vous savez être brillant.

-   C’est la première chose presque gentille que vous me dites !

-   Le costume de la vierge effarouchée vous sied à merveille mais si vous le quittiez un moment, maintenant ?

-   Vous ne pensez vraiment qu’à ça !

-   Votre mauvaise foi est consternante. Depuis que votre navire a échoué devant ma porte, vos yeux n’ont pas quitté les courbures de mon pantalon.

-   J’admirais sa coupe, voilà tout.

-   Je me ferais une joie de vous l’offrir mais pour ça, il faudrait que je l’enlève.

-   Vous voyez ! C’est vous l’obsédé, n’inversons pas les rôles !

Machiavéliques

-   Et bien, moi qui avais peur que vous soyez aussi ennuyeux dans un lit que dans vos propos. Vous permettez que je fume une cigarette ?

-   Non. Mais que voulez-vous dire par là ?

-   Je veux dire, votre discours sur l’attente, votre côté «professeur ». Je suis surpris que vous soyez aussi… sensuel.

-   Je suis ravi de vous surprendre mais je vous ennuyais seulement parce que vous saviez que j’avais raison et que vous refusiez de l’admettre. Vous attendiez. Vous attendiez quelqu’un, la preuve !

-   Non, je le cherchais, la nuance est de taille ! La fumée vous dérange ?!

-   Je ne la supporte pas. Chercher, attendre, je souligne juste que vous n’étiez pas dans l’instant mais dans l’expectative ! Ne vous faites pas plus idiot que vous ne l’êtes déjà.

-   J’étais plutôt en chasse, comme quelqu’un qui a faim et doit trouver un gibier pour se sustenter, pardonnez-moi la comparaison. Et à la fenêtre, c’est possible ?

-   Non, la fumée va rentrer. Vous attendrez d’être dehors. Vous allez attendre, vous ne pourrez plus le nier, et ce sera grâce à moi.

-   Vous êtes machiavélique !

-   Et si vous vous taisiez un peu ? Nul besoin d’une cigarette pour vous occuper, laissez les corps s’exprimer encore et surprenez-moi, vous aussi.

Menteurs

-   Etes-vous mort ?

-   Non, je suis là et j’attends. Les morts n’attendent rien.

-   Vous attendez … ?

-   La prochaine seconde, le futur week-end, un train, un ami, le retour de quelqu’un, des vacances, des réponses, une promotion, la fin, un tour de roue, la pluie, le soleil, des jours meilleurs, mon heure !

-   Et bien, vous en attendez des choses !

-   Non, vous ne comprenez pas, je veux dire qu’on attend tous quelque chose, toujours.

-   Ah … Pourtant, moi, tel que vous me voyez, je n’attends rien.

-   Balivernes ! En cherchant bien ?

-   Non, rien, je respire, je marche, je chante, je passe d’une idée à l’autre, d’un corps, d’une branche à la prochaine. Je ne projette rien, je suis seulement dans l’instant.

-   Je ne vous crois pas, pas une seconde.

-   Je n’attends pas de vous convaincre.

-   Si vous n’attendez rien, que faites-vous là, à me parler ? Vous devez bien attendre quelque chose de moi ?

-   Non, du tout, je passais par là et je vous ai trouvé … intrigant.

-   Intrigant ?

-   Oui, intrigant. Couché sous cet arbre, seul, en train de regarder le ciel, ou le vide, inerte..

-   Vous attendiez donc des réponses ? Sur le pourquoi de ma présence ici …

-   Non, pas vraiment.

-   Vous attendiez ! Vous attendez des choses, j’en suis sûr. Tout le monde attend. Sauf peut-être ce Bouddha et il est probable que ce ne fut qu’un fieffé menteur follement prétentieux !

-   Si vous voulez, si ça peut vous contenter.

-   Vous voyez, vous finissez par vous incliner. Reconnaître ses torts est le premier pas vers la sagesse.

-   Oui, je m’incline, vous êtes bien plus malin que moi, c’est évident,  et si votre ramage se rapporte à votre plumage… Dites, on baise ?

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