Archives pour la catégorie Un dimanche au zoo

Petit animal docile en voie de libération

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Pour lire le début du texte, cliquez sur la partie qui vous intéresse : I, II, III, IV, V

 

-  Et le garçon qu’on a croisé tout à l’heure, il est … ?

-  Oui

-  Et tu as … ?

-  Oui

Je l’entends dire quelque chose dans sa barbe, je n’ai pas besoin qu’il parle plus fort pour comprendre que ce sont encore les trois mots magiques qu’il prononce, comme une incantation pour le protéger de mon vice. Je n’ose plus le regarder, en moi s’est insinuée une odieuse culpabilité.

«  C’est sale. C’est mal. Oh mon Dieu ! »

Il a suffit que je me voie dans ses yeux pour que les vieux fantômes viennent danser dans ma tête une nouvelle sarabande. Le silence qui prend racine menace de me happer pour m’envoyer rejoindre le néant, je me sens laid, sale et mauvais. Je regarde l’étranger du coin de l’oeil, il a l’allure de celui qui se remet d’un traumatisme.

-   Andrew, ça va ?

-   Oui …  Rassure-toi, ça va passer.

J’essaie de me concentrer sur le paysage qui défile à travers la vitre afin de penser à autre chose mais, en surbrillance, mon visage m’interpelle. J’ai l’air d’un enfant honteux qui aurait subi un sermon. J’ai l’air petit. J’ai l’air soumis. J’ai l’air mesquin.

J’ai l’air ridicule !!!

Soudain je me rappelle mes récents combats, cette volonté d’être moi-même jusqu’au bout des ongles en faisant fi de ce que peuvent penser tous les Andrew du monde. Cette idée me rassérène. Ce n’est pas moi qui aie un problème, comment ai-je pu l’envisager ? C’est ce cul-béni avec ses idées étriquées et sa culpabilité chérie. Je le regarde à nouveau et je ne vois plus qu’un pauvre hère misérable, engoncé dans des convictions d’une bêtise absolue. Comment ai-je pu le laisser me faire douter de moi, ne serait-ce que l’espace d’un éclair ?!

-    Ecoute Andrew, On n’a pas encore quitté la ville. Tu peux me ramener si tu as changé d’avis.

-    Mais …

-    Ou alors tu me déposes là et je rentrerai en bus.

Je tends le doigt pour lui montrer un arrêt sur le bord de la route. Il semble dépité.

-     Tu n’as plus envie de venir chez moi ? demande-t-il d’une petite voix fébrile

-     Ce n’est pas ça. C’est toi qui semble perturbé par notre conversation.

-     C’est tellement bestial, je suis un peu choqué mais …

-     Choqué ?! Mais tout ça est d’une banalité déconcertante. Il y a des lieux de drague homo comme ça partout en France, partout dans le monde. Il y en a certainement d’où tu viens, à Stockholm ou ailleurs.

-     Oui je sais.

-     Alors, si tu as un problème avec ça, c’est ton droit. Moi je n’en ai aucun et je n’ai pas l’intention d’avoir honte de ce que je fais ou de ce que je suis.

Je fixe la route sans plus lui jeter un œil. Je n’ai aucune envie de rentrer en bus, je ne suis même pas certain qu’ils circulent le dimanche dans cette ville dépressive mais je me sens enfin en accord avec moi-même.

-     Excuse-moi, Joaquim

-     Pas de problème.

-     Et si on changeait de sujet ?!

 

(A suivre …)

 

ATTENTION : La bande-annonce qui suit contient des messages à caractère mégalomane. Pour votre santé, évitez toute exposition prolongée à la mégalomanie des autres.

 

Dans le prochain épisode, je n’organise pas dans les rues de la ville putréfiée une gay pride sauvage, vite devenue au vu de son unique participant « première Joaquim Pride mondiale » et je ne décide pas de contrecarrer les plans diaboliques du Vatican en fondant ma propre secte « L’Eglise des Joaquimiens » que je ne déguise pas habilement en association de Loi 1901.

 

 

Pie voleuse du Mexique, monstres lubriques et divines redondances

 

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Pour lire le début du texte, cliquez sur la partie qui vous intéresse : I, II, III, IV

 

Le silence nous tient compagnie pendant quelques minutes. Je reste au chaud en moi à regarder la ville Satan étaler sous mes yeux toutes les nuances que le gris peut compter, inlassable. Il finit par demander :

-  Tu es célibataire depuis longtemps ?

-  Oui, depuis 3 ans.

J’aimerais ne rien ajouter mais je fais l’effort de lui raconter un peu mes dernières aventures, sans en donner les détails. Je ne sais pas trop sur quel pied danser avec lui ni ou tout ça nous mène et je ne veux pas me dévoiler tout à fait, d’autant que le passé récent me réchauffe encore,  je n’ai pas envie qu’il y touche avec ses idées. Je préfère détourner rapidement  la conversation sur sa personne :

-   Et toi, tu es célibataire ?

-   Bien sur !

Comme je l’attendais, il affiche un petit air offensé pour me faire comprendre qu’il ne serait pas si pressant avec moi si ce n’était pas le cas puis me raconte sa dernière histoire d’amour, une passion ardente pour un jeune mexicain qui ne l’aimait pas véritablement.  Il parle à mots couverts mais je comprends que l’autre le fréquentait pour son argent et profitait de lui. Un gigolo de plus, au visage impeccable et aux muscles saillants, qui, sans le moindre scrupule, l’a délesté de quelques lingots avant de le laisser choir à la faveur d’une nouvelle proie, plus innocente encore.

-   J’étais fou de lui. J’ai beaucoup souffert. Pendant un an, je ne pouvais plus tomber amoureux, je détestais l’amour… Mais aujourd’hui, je me sens prêt à aimer de nouveau.

-   Bien !

-   Et toi ?

La violence avec laquelle il renvoie la balle me surprend quelque peu.

-   Je ne sais pas…

Il me regarde de ses yeux dérangeants qui semblent fouiller mon esprit puis pose à nouveau sa main sur ma cuisse.  C’est comme une hydrocution. Je reste sans bouger, mal à l’aise jusqu’à l’extrême pointe des cheveux, à le laisser tâter ma peau à travers la toile.

-   Joaquim, j’ai l’impression que tu mets des barrières entre toi et les autres, poursuit-il doucement

-   Non, je ne pense pas.

-   Si, si, c’est évident…  Sans forcément se projeter on pourrait peut-être se donner une chance, toi et moi.

J’ai du mal à comprendre s’il parle de sexe ou de relation amoureuse mais le retour de ses pensées obsessionnelles balaie mes interrogations :

-   Se rencontrer comme ça, ce qui nous arrive, ce n’est pas banal.

-   Se rencontrer dans un lieu de drague, pour des homos ? Je dirais que c’est EXTREMEMENT banal !

Il retire enfin sa main.

-   Dans un lieu de drague ?!

Je répète, en me demandant si c’est bien cette formule qu’on utilise en anglais pour dire « draguer ».

-   Il y a des garçons qui draguent d’autres garçons dans ce jardin ?!

Plus que surpris il semble choqué par cette idée et je suis content de lui rendre sa gêne. Je continue, volontairement provocateur :

-   Oui, moi par exemple. Même si « chasser » serait mieux choisi que « draguer ». C’est un lieu de « rencontres sexuelles » pour faire dans le « politiquement correct ».

-   Oh mon Dieu !

Nous avons tenu une bonne demi-heure sans l’évoquer, celui- là mais nous y voilà. Je le regarde se décomposer derrière son volant. Il devient rouge et me jette de petits yeux effarés dans lesquels je trouve de moi le reflet d’un monstre. Une nouvelle distance semble nous séparer, si bien que j’ai l’impression qu’il s’est éloigné physiquement de mon corps pour se coller contre sa portière. Il me fait me sentir à mon tour divinement mal.

-   Sincèrement, tu ne le savais pas ?!

-   OH MON DIEU !!!

Oh mon Dieu, qu’il trouve  autre chose à dire !

(A suivre …)

 

Dans le prochain épisode je ne suis pas exorcisé du Malin homosexuel par l’Evêque de la ville bûcher alors que je vocifère des « Tom Ford BAISE MOI !!! »  rauques à travers un filet de bave malodorant et je ne reçois pas sur mon cellulaire un appel hystérique de Madonna qui tient absolument à jouer le rôle de ma grand-mère dans l’adaptation hollywoodienne de ma vie.

 

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Les malaises du morse et la voiture du jardinier

 

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Pour lire le début du texte, cliquez sur la partie qui vous intéresse : I, II, III

Il ressemble à un morse, je le reconnais immédiatement. Nous avions passé un bout de soirée à discuter ensemble sur un banc de ce jardin avant d’aller piteusement chez lui frotter nos corps l’un contre l’autre. Il avait ensuite voulu me donner son numéro de téléphone et j’avais pour une fois réussi à ne pas céder aux exigences de la réciprocité, ce qui avait été un exercice particulièrement difficile. Alors qu’il griffonnait ses coordonnés avec application, il attendait que je lui donne les miens, c’était palpable. Moi, je m’efforçais de faire comme si de rien n’était, je continuais à converser en enchaînant les sujets pour éviter surtout que le silence ne s’installe et révèle le malaise qui s’insinuait entre nous.  C’était l’époque où je commençais à m’affirmer et m’exerçais à n’être que moi-même en toutes circonstances.  Ce garçon m’ennuyait tristement, dans ses mots comme dans ses caresses,  je n’avais aucune envie de le revoir et j’étais las d’être dérangé au téléphone par des gens à qui je n’avais rien à dire. Je m’étais contenté de glisser son bout de papier dans mon portefeuille avant de quitter son appartement et je ne l’avais, bien sûr, jamais appelé.

Je me demande s’il m’en tient rigueur et si c’est pour ça qu’il me scrute de la sorte mais ses yeux sont maintenant posés sur Andrew. Je suis persuadé qu’il comprend, en me voyant en sa compagnie, que nous venons de nous rencontrer dans les allées et je l’entends se dire : « décidemment quelle salope celui là, toujours en chasse ». 

Alors, pour lui montrer à quel point son opinion m’indiffère, je le salue de manière enjouée en mimant un sourire. Il entreprend de répondre mais j’ai déjà tourné la tête pour couper court à toute ébauche de conversation. Quand je me sens agressé je deviens détestable.

Jusqu’au parking, nous ne croisons plus que des familles qui coordonnent air méprisant et manières étriquées, parfaites ambassadrices de la ville déchet. Je m’attendais à ce qu’Andrew conduise une grosse berline allemande ou anglaise et je suis surpris quand, grâce à un boîtier qu’il sort de la poche de son pantalon, il fait clignoter bruyamment une sorte de petite fourgonnette blanche assez disgracieuse.

-  Nous y sommes, tonne-t-il dans son anglais impeccable.

Soudain, je me demande ce que je fais là. Parmi ces gens. Avec lui. Je me mets à envisager que la soirée se passe mal et qu’il ne veuille pas me ramener et j’ai l’esprit traversé par une fulgurance d’angoisse mais je ne m’écoute pas, je l’imite et ouvre la portière du passager. Au pire, je pourrais toujours rentrer en stop et ça sera l’occasion de vivre de nouvelles aventures.

Le désordre que je découvre à l’intérieur de l’habitacle est assez rassurant sur la santé mentale de l’étranger : ainsi il a donc des défauts d’humanité ! J’attrape la boîte de mouchoirs qui traîne sur le siège et souris quand je la lui tends afin de m’asseoir à ses côtés.

-   Oh, je suis confus. Cette voiture sert surtout à mon jardinier quand il vient faire des achats en ville. Je ne pensais pas rentrer avec un joli garçon.

Je m’enfonce dans mon siège sans dire un mot. Il glisse sa clef dans la serrure du tableau de bord puis se tourne vers moi et pose sa main sur ma cuisse.

-   Quelle chance qu’on se soit rencontrés comme ça dans ce parc. C’est un signe du Destin, tu ne crois pas ?

D’habitude, c’est moi qui doute de l’existence du Hasard et use de ce genre de formules mais en l’occurrence,  il me semble que nous avons quand même beaucoup aidé le Destin en décidant d’aller chasser dans ce jardin. J’ai l’impression qu’il m’entreprend comme si j’étais une jeune donzelle d’un autre millénaire. Ca aurait certainement pu me séduire si mon interlocuteur me plaisait lui-même un peu plus, peut-être même que j’adorerais ça mais je ne dois pas le laisser se fourvoyer. Il a l’air, malgré nos différences, d’être un gentil garçon et je ne voudrais pas lui faire de la peine.

-    Andrew,  carpe diem.

-    Quoi ?

-    Il faut juste profiter de l’instant, prendre ce qu’il y a à prendre sans se projeter.

-    Bien sur, tu as raison.

-    Et puis… Il ne faut rien attendre de moi.

Ca y est, je l’ai dit. Il retire sa main et se renfrogne légèrement puis démarre et nous quittons le parking dans le silence. Je regarde à travers la vitre les voitures garées là et je cherche parmi les passants un visage qui ne me laisserait pas si indifférent. Je ne le trouve pas, c’est évident.

(A suivre …)

 

Dans le prochain épisode, je n’ouvre pas la portière pour me jeter sur le bas côté de la route afin d’éviter un carambolage mortel et je ne suis pas pris de fou rire en imaginant un mariage franco-suédois dans une robe de soie blanche et rose bonbon.

La confession de l’Oiseau fanfaron

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(Première partie : ici , deuxième partie : là)

Ca ne le fait pas rire, à peine sourit-il d’un pincement de lèvres. J’aurais pourtant juré que c’était du grand Joaquim. J’ai esquivé la réponse mais il va bien falloir en fournir une. J’ai peur qu’en acceptant je me vois amené à faire des choses qui ne m’inspirent guère. D’un autre côté, une balade à la campagne avec un gentilhomme étranger, cet arbre des possibles, ce frisson de l’inconnu, j’ai bien envie d’accepter. En attendant, je lui donne ma vision de la Suède et de ses habitants supposés si ouverts. Il acquiesce en me dévorant des yeux puis revient à la charge :

-   L’idée de te retrouver dans la voiture d’un étranger te fait peur ?

-   Non, j’en ai vu d’autre !

Je n’ai pas pu m’empêcher de fanfaronner, parfois ça me dépasse, même si, c’est vrai que j’en aurais à lui conter, de ces développements bizarres qui vous amènent, à la marge de la nuit, à croiser l’Absolu au détour d’une rue noire.

-    Il s’agit de manger une salade en discutant, rien de plus. Je te ramènerai quand tu le voudras.

Il n’y a qu’à regarder au fond de ses pupilles pour lire le désir mais sa sentence semble honnête.

-    Ok, vendu.

Comme nous commençons à marcher jusqu’à la sortie, je me dis que ma mère tomberait à la renverse si elle assistait à une seule de mes journées, que je suis loin de ces existences sur ligne droite où rien ne se passe jamais. La douleur m’a accompagné bien souvent mais chaque jour, j’aime un peu plus ma vie, si riche et colorée. Je songe à le dire à Andrew mais la langue est une réelle barrière. Je n’arrive à échanger avec lui que des idées simples et c’est assez frustrant. Je lui demande pourquoi il a choisi cette région comme lieu de villégiature et il rebondit sur mes pensées sans le savoir :

-   La vie est parfois bizarre.

-   Mais encore ?

-   J’aime la France et j’aime cette campagne.

-    Et tu travailles ici ?

-    Non, je suis à la retraite

Devant ma mine médusée, il enchaîne de lui-même.

-    J’ai cinquante et un ans. C’est tôt pour la retraite, j’ai beaucoup de chance. La preuve, je t’ai rencontré.

Je simule un rire mais c’est mon tour de ne pas le trouver drôle. Ca manque de subtilité et son intérêt pour moi est assez effrayant. Je préfère continuer sur ma lancée même si j’ai peur qu’il me juge indiscret. Les gens n’aiment pas toujours parler de leur vie, ils se protègent d’un agresseur invisible, comme si une main vengeresse allait s’abattre sur ceux qui osent se raconter ou si chaque interlocuteur était un pervers potentiel susceptible d’utiliser ces anecdotes pour leur faire du tort. Pourtant, il n’y a généralement dans leur histoire aucun secret d’Etat et la raison de cette omerta est simple : ils sont si accrochés à leur passé qu’ils vivent encore dedans, en parler les terrifie, ce serait accepter qu’il n’existe plus et qu’ils sont impuissants à changer cette donnée.

-   Et qu’est-ce que tu faisais ?

-   J’étais président d’une entreprise …

Je réfléchis un instant, cette histoire est bel et bien la rencontre de deux étrangers.

-    Tu sais Andrew, toi et moi sommes vraiment très différents.

-    Ah ?

-    Tu sembles si carré, ta vie si rangée. Moi, je suis quelqu’un de libre.

-     Je vois, je sais. Tu es comme un oiseau.

-    Voilà. Je SUIS un oiseau… Quand j’étais enfant …

J’interromps ma confession, perturbé par la vision d’un promeneur qui arrive en sens inverse en me dévisageant.

(A suivre…)

 

Dans le prochain épisode, je n’abandonne pas l’étranger devant la grille du jardinet pour rejoindre dans le ciel un groupe d’hirondelles et je ne tombe pas nez à nez avec Mariah Carey derrière un bosquet.

Détournement de grenouilles suedoises

 

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(Début du texte : ici)

Je suis un peu décontenancé. Quelqu’un qui n’affiche pas un visage impassible c’est tellement rare dans ces lieux de chasse, où la norme de communication, odieuse, est un mépris silencieux. Je m’installe sur un banc à quelques mètres du sien et je l’observe du coin de l’œil. Il tourne la tête pour me regarder et plusieurs fois, il me sourit à nouveau. Je n’essaie pas de lui répondre, je m’en sens incapable mais je continue de le fixer sans ambigüité.

Le jeu n’est pas sexuel, il m’intrigue et j’ai envie de discuter un peu, de faire sa connaissance. J’aime découvrir la vie des gens et j’ai envie qu’il me parle de la sienne, je sens qu’il a des choses à raconter. Il y a dans ses yeux une fragilité enfantine qui me déconcerte, elle tranche avec la sobriété si adulte de sa tenue, chemise blanche sur pantalon noir.

Derrière lui, la victime de la mode fait son apparition dans mon champ de vision. Il essaie de capter mon attention mais devant mon absence de réaction, il va s’installer sur le muret pour contempler notre manège. Je décide d’en faire abstraction, le regard des autres ne me gâchera plus la vie, je m’en suis fait la promesse.

Cependant, je dois trouver un moyen de briser la distance et d’entrer en contact avec l’étranger. Je prends sur moi, me lève et marche nonchalamment dans sa direction en cherchant une formule pour l’aborder. J’ai l’impression qu’il se ratatine sur son banc à mon approche mais quand je m’apprête à lui parler du soleil il me devance et me lance un « bonjour » franc avec un accent très prononcé.

Je le salue à mon tour et lui demande en anglais si je peux m’asseoir à ses côtés. Il se pousse un peu en souriant encore tandis que mon corps s’écrase sur le banc. Nous commençons à discuter dans ce qui semble être sa langue. J’ai beaucoup de mal à faire des phrases correctes. Plus que le vocabulaire, c’est la confiance en soi qui me fait défaut et rend ma syntaxe difficile. Je bredouille comme un pauvre hère, lui ne se départit pas de son sourire et me regarde avec des yeux tantôt anxieux, tantôt curieux. Ses mains qui ne semblent pas trouver leur place révèlent à quel point la situation le met mal à l’aise.

Il s’appelle Andrew, est suédois et possède une maison dans un petit village à une vingtaine de kilomètres de la ville désespoir.

-  Tu es venu dans ce jardin pour profiter un peu du soleil ?

-  Oui et non… Tout à l’heure, je vais à la messe dans l’église juste à coté et comme je suis en avance …

Je lui demande de répéter mais quand le sens de sa phrase ne fait plus de doute, je ne peux m’empêcher de le regarder d’un nouvel œil.

Je me méfie de ceux qui vouent un culte à Dieu à travers les barreaux d’un dogme. Ce sont souvent des gens intolérants et il me semble que c’est la démonstration des limites de leur esprit. J’ai du mal à comprendre comment une personne intelligente peut prêter foi à des concepts si simplistes qu’ils en sont bêtifiants (ce qui est probablement révélateur de ma propre intolérance).

Et puis, peut-être me suis-je trompé et n’est-il pas à la recherche d’un autre garçon ? Je décide d’en avoir le cœur net.

-   Oh… Je pensais que tu étais …

-   Euh, oui … Je le suis.

-   Gay ?

-   Oui, gay. Et toi ?

-   Moi aussi, oui.

-  Tu as l’air si hétéro. J’adore. Je ne supporte pas les garçons efféminés.

Plus je le regarde, plus nous discutons, moins il m’attire physiquement mais je suis allé trop loin pour faire marche arrière. Et puis, un suédois homo qui attend la messe dans un lieu de chasse, voilà qui n’est pas banal et me change des autochtones souvent si ternes.

Je cherche mes mots puis lui propose :

-  Tu veux venir boire un verre chez moi… après l’église ?

-  Oui, pourquoi pas ? Tu me plais beaucoup.

-  Cool

-  Ou peut-être même que je peux aller à la messe une autre fois et t’inviter à manger une salade chez moi ?

Cette idée est angoissante mais je tente un sourire.

-  C’est notre première rencontre et je te détournerais déjà de Dieu ? Je ne sais pas si c’est un bon début.

 

(A suivre…)

 

Dans le prochain épisode, je ne deviens pas bilingue après trois Tequila Sunrise et je ne suis pas traqué par une bande de mormons dépressifs à travers une forêt de conifères de l’arrière pays limougeaud.

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Un dimanche au zoo

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Faire de sa vie un spectacle c’est lui donner un sens et s’offrir à soi-même une raison d’exister.

 

….

 

J’avais décidé d’aller me promener en ville et me revoilà dans les allées de ce jardin. Ce n’est pas que j’aie envie de baiser, c’est seulement le temps qu’il faut tuer.  Et puis, je me sens exister quand ces garçons me regardent, quand ils m’envisagent, que je suis devenu un morceau de viande visiblement un peu plus appétissant qu’un autre.

J’en croise quelques uns qui semblent affamés et me font comprendre d’un regard qu’on aurait tout à gagner à s’amuser ensemble, dans un coin. « Il faut saisir l’instant » disent les yeux de celui-ci, mais il ne m’intéresse pas. C’est un homme de cinquante ans aux cheveux poivre et sel, habillé avec des vêtements à  la mode qui lui donne une allure plus jeune que la mienne et c’est ce qui me déplait dès le premier coup d’œil. Sa sophistication le rend efféminé et ça tue dans l’œuf tout l’intérêt que son emballage aurait pu me provoquer. De toute façon,  je n’ai envie de rien alors autant faire le difficile, ne céder que si le client est séduisant au point qu’il serait « péché »  de ne pas se laisser tenter.   Je voudrais ne pas laisser croire à la victime de la mode qu’il peut espérer quelque chose et pour cela il faudrait que je ne pose plus mes yeux sur lui mais je ne peux m’en empêcher. J’aime surprendre son regard, ça me rassure sur moi-même, je crois que je deviens une pétasse narcissique primaire.

Comme chaque dimanche, les lieux sont investis par une foule hétérosexuelle qui exhibe sa progéniture.  Même si, l’habitude aidant,  je le vis de mieux en mieux, tous ces gens en famille me renvoient à ma solitude et me plongent dans l’amertume. Ils ont un comportement assez odieux, c’est comme s’ils s’imaginaient que ce jardin est leur dû après une semaine de labeur, que leurs enfants ont plus besoin de verdure que moi, maudit célibataire. Ils avancent en rangée de deux ou  trois et ne s’écartent même pas pour m’offrir un passage convenable. Ils se contentent de me regarder sans aucune retenue, comme on regarderait un animal de zoo. On cherche sa race, on étudie son pédigrée, on s’ébahit sur son plumage ou on lance une mine de dégout devant sa laideur mais on lui est supérieur, ça ne fait aucun doute.

Moi, j’ai envie de leur montrer les dents et comme toujours, je rêve que je sors mon cellulaire et me lance dans une conversation animée audible par toute l’assemblée sur un rayon de deux kilomètres.

«  Mon pauvre Louis, aujourd’hui, tu sais bien, c’est la journée des poules pondeuses… Je n’ai rien contre ces chers hétérosexuels – on est tous le fruit d’hétérosexuels- mais il me tarde qu’ici ça redevienne un parc d’attraction gay»

 

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Je me vois le faire, chaque semaine je peaufine un peu plus mon dialogue revendicatif mais je ne trouve jamais la force de dépasser le fantasme. J’ai fini par comprendre que je suis aussi amer parce qu’en plus de me sentir exclu, je suis persuadé que tous ces gens savent,  à la seule vue de ma solitude et de mon allure, que je suis une des fiottes qui viennent » draguer » ici. Je ne supporte pas qu’on puisse s’imaginer que j’ai honte de ce que je suis et par cette conversation, je pourrais signifier à tous à quel point j’assume ma condition.

Je suis dépassé par deux garçons de mon âge qui discutent en marchant. Ils semblent très complices, peut-être un couple qui cherche à s’acoquiner d’un troisième ou est-ce moi qui ait l’esprit mal placé et sont-ils simplement là pour profiter du cadre, il est vrai, fort joli.

Machinalement, je tire sur les pans de ma chemise pour qu’elle cesse de révéler mes formes. J’ai toujours eu un peu de ventre mais depuis que j’ai arrêté de fumer il a encore pris de l’ampleur et je me sens monstrueusement difforme. Chaque soir, je me dis que je vais me mettre aux abdos dès le lendemain mais le matin l’idée de passer une demi-heure à suer sur une serviette me fait trembler d’ennui. Il me semble que j’ai mieux à faire, je ne travaille pas mais j’ai toujours dix minutes de retard sur mon programme et je suis constamment pressé.

Mon ventre subjectif ne semble pas déranger le garçon le moins brun du couple qui se retourne pour me regarder. Il est assez séduisant mais la proximité de l’autre interdit tout contact, je n’ai nulle envie de quelque chose d’original et je prêche pour « la paix des ménages ».

Je continue de parcourir les allées,  croise quelque promeneurs sans équivoque mais aucun ne m’interpelle et je commence à m’ennuyer. Je m’approche du petit mur et me penche pour contempler le manège en bas de la falaise quand, sur un banc derrière moi, des mots d’anglais incongrus me tirent de mes pensées. 

Qui peut bien parler la langue de Patsy au milieu d’un jardin public de l’immonde ville crachat ?

Je me retourne et découvre un blond d’une quarantaine d’année qui s’excite au téléphone. Aucune trace d’accent français, il semble s’exprimer dans sa langue maternelle. Avec sa mâchoire carrée et ses yeux bleus il n’est pas si mal mais il a l’air très hétéro, sa famille n’est probablement pas très loin. Je l’observe un moment en essayant de comprendre ce qu’il raconte, sans grand succès. 

Tandis qu’il s’interrompt pour laisser parler son interlocuteur, ses yeux accrochent les miens. Je décide de soutenir son regard et ses lèvres esquissent un sourire.  

(A suivre…)

 

Dans le prochain épisode, je ne tombe pas amoureux d’un étranger et je ne quitte pas la ville moisi à bord d’un hélicoptère noir.

 

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