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Sortie 4

Les gens que je rencontre me donnent envie d’être seul. J’ai beau fouillé la botte de foin, je tombe rarement sur un semblable. Dans une salle d’attente, avant-hier, je n’ai même pas répondu à la conversation qu’on me proposait. Tremblement de terre, météo hivernale, inflation, Nicolas … J’ai tourné la tête, je n’ai rien à dire sur ces sujets qui m’indiffèrent, je n’ai plus envie de me tracasser à trouver des formules consensuelles pour satisfaire ces inconnus ennuyeux.

La vie est mon unique passion. J’aime que les gens me racontent leur histoire, en long, en large, et je suis prêt à faire de même pour peu qu’ils s’intéressent. Je ne supporte plus ceux qui se protègent d’on-ne-sait-quoi en auréolant de secret leur existence insipide, comme si des journaux à l’affut crevaient d’en dévoiler le vide à leurs lecteurs passionnés.

C’est aussi pour ça que François m’attire. Pour notre premier rendez-vous,  je l’ai retrouvé dans ce café artistico-chic où je n’étais pas revenu depuis qu’il avait été le théâtre d’un autre coup de cœur, des années plus tôt.  Il se racontait avec un foisonnement de détails et je buvais ses paroles. Non seulement son parcours était original mais je crois qu’il était capable de rendre n’importe quelle anecdote intéressante. J’ouvrais seulement la bouche pour l’encourager à poursuivre. J’avais terriblement envie de l’embrasser, je le regardais bouger, m’émerveillais de son allure si hétérosexuelle et le désir montait, exacerbé par la frustration de ne pouvoir le toucher et parce que je savais qu’on se quitterait dans la rue, qu’il n’y aurait pas de suite immédiate, aucun corps à corps en perspective. Dehors, au moment de se laisser, il m’a pris dans ses bras et j’ai vacillé légèrement. Mes lèvres ont cherché son cou mais je ne pouvais pas m’y attarder.

Le soir, il m’envoyait un message pour me dire qu’il avait perçu mon émotion et qu’il éprouvait quelque chose de particulier pour moi. Ravi, je lui répondais que c’était réciproque et lui proposais de passer l’après-midi ensemble deux jours plus tard, dernière opportunité avant mon billet retour pour la ville Satan.

Cependant, le lendemain, sardine parmi les sardines du Métropolitain, je traversais Paris pour rencontrer un autre garçon quand mon téléphone m’avertit de la réception d’un courrier. C’était François qui me parlait du Destin cabochard qui décide parfois d’empêcher les choses de se réaliser. Il devait quitter la ville dans l’urgence, on ne pourrait pas se revoir avant mon départ. J’aurais du être triste mais j’étais subjugué. Dans cette cohue, prisonnier du mouvement qui me conduisait inexorablement vers un autre carrefour, je me sentais si proche de ce dont il m’entretenait. Peut-être que je ne le reverrais effectivement jamais, que ma route n’allait pas dans cette direction mais il était grisant de se dire qu’une telle route existait bel et bien, qu’il était impossible de se perdre complètement, qu’il suffisait de se laisser conduire jusqu’à la prochaine station et d’ouvrir grand les yeux pour accueillir ce qui attendait là bas.

Je suis un éternel étranger, une lesbienne d’un autre genre égarée au milieu d’une meute de pédés par les affinités masculines de son désir amoureux (c’est tellement évident), et  la dernière personne, peut-être la seule, à me comprendre, à  m’entrevoir vraiment, avait été Elohim, deux ans auparavant. Aussi aérienne fût notre relation – à tel point que le terme « relation » paraît inapproprié – aussi contestables fussent par conséquent les sentiments que j’avais éprouvés pour lui, Elohim était la créature la plus proche d’un semblable qu’il m’ait été donné de croiser depuis bien longtemps. S’il me plaisait beaucoup, j’avais le sentiment que François, quant à lui, méprisait mon âme, ne cherchait même pas à la découvrir. Il était séduit par mon physique et il aimait me parler parce que je savais l’écouter. Son dialecte me rappelait mon langage et c’était très agréable mais j’étais rassuré à l’idée que le destin puisse me préserver de mon attirance pour lui.

Buddha Bar

 

Les bouddhistes qu’on voit sur M6 ou TF1 dans des reportages d’investigation sur le bonheur pensent que le désir est l’Ennemi qu’il faut proscrire pour atteindre la sérénité.

Moi, je me dis que quand l’expérience ne ressemble pas aux enfers, vivre est au mieux une chose compliquée.

Quand j’ai du blanc, je veux du noir, quand j’ai du noir, je veux du blanc…

Ils ont peut-être raison, ces bouddhistes de Tf6, la solution à ce cercle insensé serait de ne plus rien vouloir.

Sois-en témoin cher journal, dès aujourd’hui je commence à bannir le désir.

Si ça ne marchait pas, je pourrais toujours essayer de vouloir tout à la fois même si j’ai déjà le sombre pressentiment que ce n’est que la même chose.

Encore la même chose …

Parenthèse

 

Certaines sont mères. Pour d’autres, il s’agit d’ouvrir les jambes et de laisser passer ce qui veut entrer puis de les écarter encore quelques mois plus tard afin d’expulser ce qui hurle pour sortir, ça ne va guère plus loin.

Ma mère est morte en janvier, peu importe le nom qu’on donne à ce qui reste.

Bien des contractions abdominales après, des kilomètres en plus, des kilogrammes en moins (dans la nuit : disparaître), mes séjours là-bas ne devraient être que des escapades mais j’ai fait du reste de ma vie, du quotidien, une gigantesque parenthèse et je ne m’offre qu’à là-bas.

Je ne m’attache plus à rien ni à personne, est-ce qu’on s’attache à ses voisins dans la salle d’attente d’une gare ?

Il y a si longtemps que je suis un voyageur que l’idée de poser mes bagages est un peu effrayante. Ca ressemble à ne plus rien espérer, ça ressemble à la mort.

Une goutte d’idéalisme

Etre une âme pure, libérée de la prison corporelle, virevoltant dans le vent, affranchie des limites, c’était devenu son rêve. Quand on poursuit la liberté, c’est là qu’elle nous conduit pour peu qu’on fasse preuve d’idéalisme. Le désespoir, ça peut peut-être aussi donner des ailes, finalement. Le sien venait le visiter de plus en plus souvent. Il avait beau chercher à quitter sa condition, à droite comme à gauche, derrière comme devant, il ne rencontrait que des parois glissantes mais jamais l’horizon. La semaine dernière, la mort lui était apparue comme une bienveillante évidence.

-  Tu peux venir si tu veux, toi aussi, Melinda

Voilà qu’il parle à la photo qu’il a posée sur le rebord de la baignoire avant de s’y glisser. Il n’a même plus conscience du pathétique de l’affaire, sa lucidité le quitte en même temps que son sang réchauffe encore un peu l’eau du bain. Pourtant, alors que son esprit s’approche du précipice, il est traversé par une lueur d’effroi: et si ça s’arrêtait là, s’il n’y avait rien ensuite, qu’un silence noir et le vide ? Si la partie s’était réduit à cette donne misérable ? Quelques poussières d’instant plus tard, il n’y aura plus de doutes.

Minuit (trente)

Mon vernis craque au fond d’un autre bar. Quand la bière aura assimilé mes particules, j’oublierai mon snobisme, je serai libre, simplement, d’être qui je souhaite. Caméléon de la défonce dilettante, je regarde la peau que je laisserai derrière la mue, en jouant avec les ombres du reflet qui m’affronte. Je ne peux pas cesser de me jauger. Il me faudrait un double, un autre moi à vomir jusqu’à l’aimer. Il me faudrait un verre encore pour m’aduler et croire que je saurai repousser le jour. J’ai essayé pourtant de vivre à la lumière mais l’esclavage me tue aussi sûrement qu’un zest de mort aux rats chaque seconde dans mon sang. Encore quelques années à vivre des « nuits plus belles que vos jours » et je ne saurai plus faire marche arrière. Je serai faim prêt à mourir pour vivre en liberté rien qu’une soirée de plus. Je suis peut-être heureux, est-ce possible que ce soit ça ? Une existence sans horaires, sans contraintes, sans performances, sans maquillages, bohémienne, au bonheur la chance, pure et grandiloquente. J’ai réussi à faire taire le gros de la douleur, à bouleverser les tendances, j’ai réussi mais personne ne l’a vu. Je récolte toujours l’essentiel sans jamais rien semer que ma gentillesse, je finirai par trouver tout ce que j’ai pu chercher vraiment. Je vous donne rendez vous ici ou ailleurs, dans un an où dansant, je chanterai « maintenant ». J’ai tout mon temps, la lune brille et nous rions en oubliant déjà l’ultime facétie que le vent nous soufflait.

L’Amante

Il disait qu’il n’avait peur de rien mais elle ne prêtait pas attention à cette gloriole mâle. Il était si évident qu’il avait peur de tout, peur des autres, peur d’aimer, peur de son reflet et même de respirer. Les héroïnomanes sont les créatures les plus lâches qu’on puisse imaginer. La plupart des gens ont choisi la vie et se battent pour rester debout, d’autres ont trouvé le courage de prendre un billet simple vers l’incertain. Les amants d’Héroïne, eux, flottent dans l’entre-deux, morts dans la vie, vivants dans la mort et on a envie de leur hurler de faire enfin un choix, de les pousser d’un côté où de l’autre. Ce soir, elle n’en était même plus là. En le regardant enfoncer l’aiguille dans sa veine, elle se sentit de trop. Il prenait son pied dans un instant de fusion qu’ils n’avaient jamais vraiment connus ensemble et elle comprit que l’amante, l’autre, c’était elle-même. La poudre était déjà là avant, elle serait là après. C’est avec elle qu’il partageait sa vie, qu’il renouvelait chaque jour le pacte de sang, c’est pour elle qu’il serait prêt à mourir, à tuer s’il le fallait, pour elle qu’il se levait et avec elle qu’il s’endormait dans une dernière étreinte. Elle se dit qu’elle-même était au mieux un substitut, une méthadone tellement conne qu’elle vous tient les cheveux au dessus des toilettes quand une autre vous a rendu malade. En ramassant sa veste, elle eut envie de lui annoncer qu’elle ne reviendrait plus, que c’en était fini, elle songea à faire une scène minable avant de dévaler les escaliers mais il suffisait de regarder ses yeux vides pour comprendre qu’il n’était plus là. C’était même à se demander s’il irait jusqu’à remarquer son absence. Dans la rue, elle croisa le regard animé d’un indigène appétissant et se sentit si vivante et disponible qu’elle aurait pu danser au milieu du trottoir pour célébrer sa libération. Qu’ils consomment leur mariage jusqu’à ce que la mort les sépare ! Qu’il donne à cette salope sa vie entière ! Ce n’était déjà plus son problème.

Des goûts sans couleurs (cyclothymie descendante)

Comme beaucoup, tout ce que j’attends de mes voisins c’est un minimum de bruit et un semblant de politesse. Un de mes petits combats était de continuer à saluer ceux qui ne me répondent pas quand je lance un bonjour en les croisant sur mon palier. Je ne voulais pas les laisser gagner, cesser de les saluer c’était devenir comme eux, un peu inhumain mais j’ai passé plus d’un an ici et je finis par capituler.

L’oracle avait raison, je sens en moi une colère persistante. Je deviens méprisant et je crois que c’est plus qu’une simple réaction à la froideur ordinaire de la ville Satan. Je suis sur la défensive en permanence, dès qu’on s’adresse à moi j’ai l’impression qu’on va m’agresser et si on m’aborde gentiment, ce n’est qu’un subterfuge pour me blesser plus tard, quand je serai apprivoisé.

Je regarde souvent ce monde sans comprendre pourquoi je m’acharne à rester debout. Je parcours mentalement l’Histoire depuis les origines et j’y vois bien plus de crimes, de trahisons, de guerres, de répressions, toutes sortes de problèmes créé par l’Homme pour l’Homme que d’Amour, d’altruisme ou d’actions dignes de fierté. J’allume ma télé pour découvrir que rien n’a changé et comprendre que rien ne changera jamais vraiment. J’ai beau fuir les journaux pour devenir autruche, ça finit toujours par me rattraper.

Je rencontre des gens qui m’indiffèrent ou qui ont mieux à faire. Je me sens étranger à la majorité des humains. J’esquisse des débuts de relations qui finissent toutes en cendres. Je sacrifie parfois le fond pour la forme en écrivant des textes comme on assemble son étal sous le chapiteau d’un marché dérisoire. Je m’invente des objectifs pragmatiques, des rêves illusoires parce que tous font comme ça, qu’ils ont créé un système, un jeu aux airs de Monopoly géant qui finit par sembler le seul disponible. Argent, reconnaissance, carrière, résidence secondaire, c’est difficile d’être assidu à poursuivre des buts dont on sait, au fond de soi, qu’ils sont vains.

Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais et je n’ai aucune certitude d’y parvenir, je continue seulement à courir dans le noir. Je ne peux pas nier que je suis plein d’espoirs mais si la mort était pour ce soir, il n’y aurait pas de regrets à avoir.

Automne (Eternal sunshine of the spotless mind)

Ils mourront et je ne le saurai pas.

Ils dévaleront la pente un matin d’hiver, comme des boules de neige fatiguées d’avoir trop traîner leurs propres poids. Ils iront s’écraser contre le mur du vent.

De nous, il ne restera rien. Pas même le souvenir d’un soupir.

Miss Antibes 1946

 

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Elle a attendu ses enfants toute la journée. Elle a si peu d’importance qu’ils n’ont même pas daigné la prévenir qu’ils annulaient leur visite. Elle qui ne cuisine plus, elle avait pourtant passé des heures devant ses fourneaux à préparer le plat préféré de son petit. Elle en a mangé la moitié d’une assiette et elle a jeté le reste au milieu de l’après-midi. A quoi bon garder ? Personne ne vient jamais la voir et elle a si peu d’appétit. Elle a passé le reste de la journée comme toutes les autres, devant sa télé. Elle ne la regarde pas, elle se rappelle et fait le compte de tout ce qu’elle a perdu. Elle se sent si seule que son fils lui a gentiment conseillé d’adopter un chat. Elle ne veut pas, les animaux l’ont trop fait souffrir lorsqu’ils sont partis, eux aussi. Quand vingt et un coups ont sonnés sur sa vieille pendule, elle va chercher sa couverture et elle s’étend sur son canapé dans le noir. Elle n’a dit à personne qu’elle n’arrivait plus à monter jusqu’à sa chambre. Jamais elle n’ira mourir dans une maison de retraite parmi des étrangers et des blouses blanches ! Elle préfère rester là, chez elle, à prier chaque jour que ce soit enfin le dernier.

Ceux d’en haut, les araignées du plafond

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Elle vient de rentrer de la pharmacie où elle travaille. Lui, ça fait déjà des heures qu’il est vautré sur le canapé de leur salon à jouer sur sa console. Il n’a pas le temps de baisser la télé pour l’entendre lancer son sempiternel « salut mon cœur, t’as passé une bonne journée ? », la grosse décoratrice cathodique est si bruyante quand elle expose ses idées d’aménagement révolutionnaires. Il aime écouter leurs conversations; depuis qu’ils se sont installés dans l’appartement du dessus, il a suivi toutes leurs disputes, leurs intrigues, leurs nuits passionnées, leurs soirées entre amis, leur mesquinerie, leurs mensonges, tout, grâce aux conduits d’aération il n’en a pas perdu une miette. Même s’il n’ose se l’avouer, il les aime bien, ils le rassurent. Ils sont si ordinaires et prévisibles. Il a fini par calquer ses heures de sommeil sur les leurs pour ne rien perdre du spectacle. Parfois, les samedis, il va faire ses courses dans leur sillage pour leur voler des instants de vie dans les rayons du supermarché et ajouter ainsi quelques images à leur vaudeville radiophonique.  Quand elle le croise, elle lui sourit gentiment mais il sait qu’il lui fait peur, il l’a entendu plusieurs fois confier à son mari qu’avec ses yeux perçants et ses cheveux ébouriffés, il avait l’air de sortir d’un asile d’aliénés. « Je n’aimerais pas le rencontrer dans une rue sombre ». Il ne lui en veut pas, il n’aimerait pas non plus tomber sur son reflet. Depuis qu’elle est partie sans dire un mot il y a trois ans, il se fait peur à lui-même.

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